Docteur Jekyll (Macron pour le primaire) et mister Hyde (Blanquer pour le lycée)?

Deux ans ont passé depuis l'élection de l'un et la nomination de l'autre. Macron s'est fait remarquer pour la concentration des moyens à l'école primaire, et Blanquer pour sa réforme controversée du lycée. Ils ont été tous deux forts discrets sur le collège

L'école primaire

Programme présidentiel de Macron: ''Nous diviserons par deux les effectifs des classes de CP et de CE1 en REP et REP+, mesure la plus importante prise en faveur de l’éducation prioritaire depuis la création des ZEP en 1981''.

Lors de sa conférence de presse du 25 avril 2019, le président de la République a annoncé un autre train de mesures en faveur de l'école primaire : dédoublement étendu aux ''grandes sections'' de maternelle en REP et REP+; maxima de 24 élèves par classe pour toutes les ''grandes sections'' de maternelle, le cours préparatoire et le cours élémentaire première année; suspension des fermetures d'écoles (sauf demande du maire) jusqu'à la fin du quinquennat.

Durant l'entre-deux-tours de l'élection présidentielle, le candidat Emmanuel Macron avait déclaré: "mon projet est de concentrer les moyens sur l'école primaire [...]. La mère des batailles , c'est l'école primaire". Le président de la République Emmanuel Macron n'a laissé à personne d'autres le soin de mener ''la mère des batailles''.

Le collège

Programme présidentiel de Macron: ''Pour les collèges, rendre possible le rétablissement de parcours bilangues en 6ème et de parcours européens"

Cela s'est fait sans tambour ni trompette, dans une discrétion relative. Et à la discrétion des ''configurations locales''...

Le lycée

Programme présidentiel de Macron:.''Au lycée, revoir la forme du baccalauréat (4 matières obligatoires à l'examen final et le reste en contrôle continu) afin de rendre possible de nouvelles formes d’organisation du temps scolaire et de nouveaux parcours, qui prépareront mieux à la poursuite d’études et à l’insertion professionnelle''.

Dans une interview parue le 30 mars 2017 dans « L’Etudiant », Emmanuel Macron avait été très clair : « Nous faisons confiance au contrôle continu et au jugement des professeurs pour l’entrée dans les formations sélectives (écoles préparatoires aux grandes écoles, sections de techniciens supérieurs, IUT, écoles post-bacs). Pourquoi en seraient-ils incapables pour le baccalauréat? ». Il s’agissait bien du ''contrôle continu'' entendu comme l’ensemble des évaluations ordinaires faites au fil des années (en première et terminale) présentes dans les dossiers des postulants examinés. Et on se souvient de sa conclusion : « Je souhaite donc simplifier le baccalauréat. Quatre matières seront passées en contrôle terminal, les autres seront validées en contrôle continu ».

Le constat est sans appel : le ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer n’a pas respecté l’engagement du candidat Emmanuel Macron qui était pourtant sans ambiguïté. Il a construit un bac général et technologique comprenant pas moins de 28 épreuves (!) avec un bachotage étalé sur deux années au lieu d'une. Dans le nouveau baccalauréat, le contrôle continu compte pour 40% du total des points du bac. Ces 40% se décomposent en "des notes obtenues aux épreuves communes de contrôle continu, pour une part de trente pour cent ; la prise en compte, pour une part de dix pour cent, de l'évaluation chiffrée annuelle des résultats de l'élève au cours du cycle terminal, attribuée par les professeurs et renseignée dans le livret scolaire''.

En revanche, les indications du programme présidentiel données à propos de la ''réforme du lycée'' proprement dite étaient assez évanescentes. Et le ministre de l'Education nationale Jean-Michel Blanquer a pu s'en donner à coeur joie.

La réforme du lycée en cours a pour originalité de combiner le principe du projet de réforme du baccalauréat de François Fillon en 2005 et le principe foncièrement ''modulaire'' du projet initial de réforme du lycée de Xavier Darcos de 2008 (deux réformes avortées en raison du ''recul'' des présidents de la République Jacques Chirac puis Nicolas Sarkozy face aux mobilisations massives de jeunes dans la rue). Il s'agit (et le ministre de l'Education nationale actuel le revendique hautement) de rompre effectivement avec la logique de différenciation dominante selon des filières qui a été instituée dès les débuts de la cinquième République (juin 1965: mise en place des filières générales A,B,C,D,E ; et des filières technologiques F, G, H ).

Jean-Michel Blanquer sait qu'il peut ainsi se faire un nom dans l'Histoire de l'éducation. Et il y va ''en marche forcée'' (y compris par un renouvellement précipité des programmes de lycée), en dépit du fait que cela inquiéte même les organisations syndicales qui ne sont pas ''vent debout'' contre cette réforme.

Le 13 mars dernier, le SGEN-CFDT a condamné que la réforme se mette en place "à marche forcée" et "dans le brouillard". Cette organisation syndicale considère que 'la suppression des séries est a priori une mesure positive"; mais une mise en oeuvre précipitée va provoquer "la reconstitution d’une hiérarchie de parcours" d'autant que "la définition de la carte des spécialités a reproduit la situation existante et donc les différences entre lycées".

Dans sa conférence de presse du 27 mars, le SE-UNSA indique qu'il "a pris part à la concertation sur la réforme [du lycée] dans une démarche constructive" mais qu'il "alerte le gouvernement sur l’échec à venir de la réforme" en ajoutant qu'''il est encore temps de reporter sa mise en œuvre à la rentrée 2020 afin de se donner les moyens et le temps d’apporter des réponses à tous les problèmes déjà identifiés."

Le SNES, syndicat majoritaire dans les lycées généraux et technologiques, est ''vent debout'' contre cette réforme (ainsi que contre ''la loi pour une école de la confiance'' et ''la loi pour la transformation de la fonction publique'') et il a organisé une consultation qui pose la question d'''une grève le premier jour du baccalauréat (lundi 17 juin, surveillance des épreuves de philosophie et de français) et du brevet des collèges jeudi 27 juin)''. Un demi-siècle après avoir lancé en février 1965 une grève administrative (baccalauréat et brevet) contre la mise en place du système des séries.

On pourrait objecter que Jean-Michel Blanquer va se faire un nom avec sa loi.

Mais le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elle est très mal reçue par beaucoup d'enseignants et qu'elle n'est pas bien perçue dans la sphère politico-médiatique: sans colonne vertébrale, faite de bric et de broc, sans point d'identification positif identifiable. En témoigne entre autres le rapport de la Commission ad hoc du Sénat qui a évoqué "un projet de loi aux dispositions inégales et disparates'', "de circonstance'', ''un texte précipité et peu abouti''. Ce qui a le plus de chance de rester finalement en mémoire, c'est sans doute le fameux aphorisme de Jean-Michel Blanquer peu après sa nomination à la tête du ministère de l'Education nationale: "il n'y aura pas de loi Blanquer; et j'en serai fier''. Ou bien une loi ''innommable'' (sans colonne vertébrale, sans identité, sans auteur assignable: une balance entre LR et le ministre)?

In fine, un ''double je'' patent. Jean-Michel Blanquer peut apparaître - en forçant à peine le trait - comme l'une des faces du ''macronisme'' et son ''double'': le mister Hyde du docteur Jekill .

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