Quelques arnaques de Blanquer et de son projet de loi

Blanquer présente ce lundi devant le Conseil supérieur de l'éducation un projet de loi fourre-tout qui comporte quelques éléments a priori prometteurs, mais aussi à coup sûr quelques arnaques de taille qui valent qu'on s'y arrête.

Si l'on navigue sur le web pour savoir quelles sont les règles fondamentales que doit respecter l'arnaqueur pour réussir, on tombe sur deux principes fondamentaux: "les arnaqueurs commencent modestement"; "les arnaqueurs sont des as de la confiance''.

''Les arnaqueurs commencent modestement''

« Il n'y aura pas de ''loi Blanquer'', et j'en serai fier » déclare le 26 mai 2017 Jean-Michel Blanquer au congrès de la PEEP (Fédération des parents d'élèves de l'enseignement public). Certes, Blanquer fait dans la "modestie ostentatoire'' (un oxymore..) en excipant d’une exceptionnalité qui n’a d'ailleurs aucun fondement puisque durant toute la cinquième République, seulement sept ministres de l’Education nationale (sur les trente quatre qui se sont succédé) ont donné leur nom à une loi scolaire. Mais il fait apparemment profil bas, ''modestement '', pour commencer.

''Les arnaqueurs sont des as de la confiance''

Jean-Michel Blanquer décline à tout propos l'antienne de la ''confiance''. C'est sa profession de foi majeure. Elle est au centre de son troisième livre sur l'Ecole intitulé ''L'Ecole de la confiance": « construire la confiance de la société en son école, de l’école à l’égard des parents, de l’institution envers les professeurs, des professeurs à l’égard des élèves, et des élèves en eux-mêmes et en leur réussite ». Bigre.

Quid d'une loi fixant à trois ans l'âge d'''obligation de scolarisation'': une loi d'''obligation d'instruction'' ou bien une loi d'''obligation de fréquentation scolaire''?.

C'est d'ailleurs au nom de ''cela'' que Jean-Michel Blanquer prétend qu'il a été conduit nécessairement à proposer un projet de loi. On peut certes voir dans ''cela'' l'affirmation positive (au moins d'ordre symbolique) de l'importance du pré-élémentaire. Mais ''cela'' est aussi un terrain propice à la manoeuvre voire à l'arnaque.

En France, ce qui existe pour les jeunes de six à seize ans c'est une ''obligation d'instruction'' (dans un établissement d'enseignement public ou privé, ou dans la famille). Il en sera nécessairement de même pour un âge d'obligation avancé à trois ans. Mais on peut prétendre qu"il s'agit d'''une obligation de fréquentation scolaire'' en surfant sur l'ambiguïté de l'expression ''obligation de scolarisation''. C'est d'ailleurs ce qu'a fait le Chef de l'Etat Emmanuel Macron (en toute méconnaissance de cause?) le 27 mars 2018 : "derrière le chiffre de 26 000 enfants de plus de trois ans non scolarisés qui peut paraître insignifiant, il y a une réalité, en particulier le faible taux de scolarisation en maternelle en outre-mer".

Mais ''derrière'' ces propos (à l'époque peu relevés et peu infirmés...), le projet d'obligation d'instruction à trois ans ouvre surtout la possibilité pour le ''privé sous contrat'' d'être assuré d'une obligation de financement par les communes (ce qui, à l'époque était de fait dénié par Jean-Michel Blanquer qui ''bottait en touche '' quand la question lui était posée). Maintenant, c'est acté dans le projet de loi: un article prévoit la compensation par l'Etat de ces nouvelles dépenses obligatoires à effectuer par les communes.

Mais il y a aussi au moins une autre raison qui a conduit Jean-Michel Blanquer à passer par la loi: sa volonté de supprimer le CNESCO (qui a été institué par une loi -celle de Vincent Peillon du 8 juillet 2013 - et ne peut être supprimé que par une autre loi) ) pour le remplacer par un nouveau conseil ''à sa botte''

Comme l'a dit Gurvan le Guellec dans son excellent article publié dans le "NouvelObs"" du 13 octobre ( ''Le putsch de Blanquer: quand le ministre évaluateur se soustrait aux évaluations"): "Non seulement, le nouveau conseil ne pourra plus s’auto-saisir, et devra faire valider son programme de travail par le ministre, mais il devra se contenter d’"établir une synthèse des différents travaux d'évaluation", et "veiller à leur cohérence", au lieu de produire ses propres évaluations [...] On notera également que le nouveau CEE, quand il ne s’occupera pas d’évaluer les établissements (ou plus exactement de fixer le "cadre méthodologique" et "les outils" des dites évaluations, les services du ministère se chargeant de leur réalisation), pourra s’intéresser aux "acquis des élèves" et aux "dispositifs éducatifs" [...], mais pas aux grandes politiques éducatives à fort potentiel polémique comme la réforme du bac ou Parcoursup. Enfin [...] Alors que le Cnesco était composé de quatre parlementaires (ce qui permettait une représentation transpartisane des élus), de deux membres du Conseil économique et sociale et de huit personnalités extérieures nommées pour six ans (donc pouvant être d’un bord opposé à celui du ministre en poste), le CEE sera lui piloté par quatre représentants du ministère, quatre personnalités (nommées seulement pour trois ans, moins qu’une mandature) et par deux parlementaires. Soit a priori une majorité d’individus assujettis au ministre". Un conseil d'évaluation ''sous la botte du ministre''!

Et si on demandait enfin des comptes au fabuleux Blanquer à propos de ses distributions gratuites des ''Fables ''de La Fontaine?

Première mouture. L'histoire commence en mai 2010, par une circulaire signée par le DGESCO (directeur de l'enseignement scolaires) qu'il était alors. « En cet été 2010, qui marque le lancement de cette opération, 178  000 élèves de CM1 recevront  « Un livre pour l'été ''. À la rentrée, les maîtres de CM2 conduiront des activités qui permettront aux élèves d'en parler avec leurs camarades, d'étudier le texte avec leurs enseignants. Il s'agit des Fables de La Fontaine […].. C'est la qualité du projet pédagogique qui sera le critère majeur de sélection des écoles qui pourront bénéficier de cette première dotation expérimentale ». C'est « expérimental ». Mais quels ont été les résultats de cette ''expérimentation'' ? Mystère !

Deuxième mouture. A peine installé à la tête du ministère de l'Education nationale, Jean-Michel Blanquer annonce urbi et orbi le 27 juin 2017 que 150 000 élèves de CM2 vont recevoir gratuitement les « Fables » de La Fontaine. Pourquoi en fin de CM2 (ce qui interdit pratiquement le suivi après les vacances, puisque ces élèves vont changer d'établissement) ? Pourquoi dans trois académies seulement  (Aix-Marseille, Nantes et Lille), mais dans tous les CM2 de ces académies ? On ne sait toujours pas! Ni quels ont pu être les résultats d’une telle « distribution ».

Troisième mouture. Va-t-il recommencer ? Mais oui ! Pourquoi ne pas reprendre une opération qui est si bien ''en marche'' (pour lui) ? Le 4 avril de cette année, en réponse à une interpellation de la députée (Modem) Géraldine Bannier qui interrogeait le gouvernement sur ses engagements « pour faire de la France un pays de lecteurs », le ministre de l’Education nationale a terminé en martelant: « nous redistribuerons des  « Fables »  de La Fontaine en juin prochain ». Et cette fois aux 800 000 CM2. Et cela a été fait ( ''ne riez pas, c'est avec notre pognon'', comme dirait Coluche). On n'arrête pas le progrès (de la dépense, si ce n'est de son utilité éducative) . Le ministre de l'Education nationale Jean-Michel Blanquer distribue tranquillement le ''Livre de l'été'' sans envisager quelque préparation ou suivi que ce soit, contrairement au DGESCO Jean-Michel Blanquer qui pensait cela tout à fait nécessaire pour que ces distributions puissent être utiles aux élèves...

Tout cela est tellement ''hénaurme'' que presque personne ne s'en est soucié jusqu'alors! Même pas le ''Canard enchaîné'' ou la ''Cour des comptes''. Il ne s'agit pas en l'occurrence de la pertinence ou non du choix des ''Fables'' de La Fontaine mais de la démarche pédagogique (si l'on peut dire) empruntée qui s'apparente au choix quasi désespéré de ''la bouteille à la mer'' . Quelle peut être son efficacité et son opportunité? Mystère persistant! Si le CNESCO n'est pas supprimé, il sera en capacité de mener enfin une investigation et de percer le mystère. Ce serait en revanche impossible pour le nouveau conseil de l'évaluation tel qu'il est projeté par Blanquer.

''L'arnaqueur'' Jean-Michel Blanquer sait - on l'a vu -'' botter en touche'' et concevoir un organisme d'évaluation '' à sa botte''. Voire ''sous sa botte'' Serait-il ''bolchevik'' (Lénine disait qu''' un vrai bolchevik, c'est un jésuite botté! ")? Toujours est-il que Blanquer semble apparaître comme un modèle pour le remaniement ministériel attendu si l'on en juge par une interview de Richard Ferrand dans le JDD en date du 7 octobre. : ''il nous faudrait « un Blanquer de l'Intérieur »''. Ben, mon colon!

PS: peut-on espérer que "Le Canard enchaîné'' se réveille sur l'affaire des  distributions gratuites des "Fables'' sans aucun contrôle? C'est de son ressort (et de son niveau) habituel pourtant!

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