«La neutralité»: Brigitte Macron ou Jules Ferry et Jaurès?

Brigitte Macron vient d'affirmer urbi et orbi qu'il ne fallait «pas parler de politique et de religion à l'école» au nom de «la neutralité». A comparer avec deux déclarations méconnues mais «chocs» de Jules Ferry et de Jean Jaurès.

A première vue, ces déclarations de Brigitte Macron semblent aller de soi et devoir emporter l'adhésion du plus grand nombre en ''rassurant'' contre les risques de division et d'affrontements superflus. Sauf que c'est sans aucun doute beaucoup moins simple que cela et inapplicable en réalité. Et l'on va voir que Jules Ferry et Jean Jaurès s'avèrent en l'occurrence des penseurs et des acteurs d'un tout autre calibre que l'ex-professeure de Lettres des établissements privés confessionnels de ''La Providence'' à Amiens et de ''Saint-Louis de Gonzague'' à Paris.

Jules Ferry au ''congrès pédagogique des instituteurs et institutrices de France'' du 25 avril 1881:

"Il est un terrain sur lequel je vous autorise, que dis-je, je vous recommande de vous tenir ferme, c'est le terrain de la politique militante et quotidienne! Ne souffrez pas qu'on fasse jamais de vous des agents politiques. Nous nous entendons bien, nous ne rééditons pas ici la formule qui fut célèbre dans les premières années de l’établissement si difficile, si contesté de la République, cette formule du fonctionnaire qui disait : ‘’ Je ne fais pas de politique !’’. Nous ne l’entendons pas ainsi : je ne dirai pas, et vous ne me laisseriez pas dire qu’il ne doit pas y avoir dans l’enseignement primaire, dans votre enseignement, aucun esprit, aucune tendance politique! Pour deux raisons : d’abord, n’êtes-vous pas chargés, d’après les nouveaux programmes, de l’enseignement civique ? C’est une première raison. Il y en a une seconde, et plus haute, c’est que vous êtes tous les fils de 1789 ! Vous avez été affranchis comme citoyens par la Révolution française, vous allez être émancipés comme instituteurs par la République de 1880 : comment n’aimeriez-vous pas et ne feriez-vous pas aimer dans votre enseignement et la Révolution et la République ? »

C’est alors une prise de parti encore plus résolue que ne le seraient actuellement des engagements forts contre le sexisme, le racisme, la xénophobie ou le développement durable. Les fondateurs de l’Ecole de la troisième République, et Jules Ferry au premier chef, sans chercher bien sûr à provoquer inutilement, n’ont d’aucune façon une conception neutralisante ou lénifiante de l’Ecole laïque et républicaine. Les enseignants du primaire doivent en effet non seulement expliquer la Révolution française et la République, mais les faire « aimer ». Et cela à un moment où la République est condamnée par l’Eglise ; à un moment où seule une courte majorité de Français vient d’être favorable au régime républicain, où les républicains eux-mêmes ne sont pas tous d’accord – loin s’en faut - pour assumer «  en bloc » l’héritage de la Révolution.

Jean-Jaurès dans la « Revue de l'enseignement primaire et primaire supérieur » d'octobre 1908.

Il s'agit de sa réponse à la déclaration solennelle des cardinaux et archevêques de France de septembre 1908  : « vous surveillerez l'école publique, pour la maintenir dans l'observation de ce que, à défaut d'une expression meilleure, nous appellerons neutralité ».

« La plus perfide manœuvre des ennemis de l'école laïque- dit Jaurès - c'est de la rappeler à ce qu'ils appellent la ''neutralité'', et de la condamner par là à n'avoir ni doctrine, ni pensée, ni efficacité intellectuelle et morale. En fait, il n'y a que le néant qui soit neutre […]. Rien n'est plus facile que cette sorte de neutralité morte. Il suffit de parcourir la surface des choses et des événements sans essayer de rattacher les faits à des idées, d'en pénétrer le sens, d'en marquer la place […].

Le difficile, au contraire, pour le maître, c'est de sortir de cette neutralité inerte sans manquer à la justice. Le difficile – par exemple – c'est de glorifier la tolérance sans être injuste avec les hommes qui longtemps ont considéré la persécution comme un devoir dans l'intérêt même des âmes à sauver […]. Qu'est-ce à dire ? C'est que la conscience humaine ne s'élève que lentement, douloureusement, à certains sommets. Il convient à l'historien, à l'éducateur, d'être indulgent à ceux qui s'attardèrent dans des préjugés funestes, et de glorifier d'autant plus ceux qui eurent la force de gravir des sommets.

Mais qui ne voit que cet enseignement, où l'équité est faite non d'une sorte d'indifférence, mais de la plus large compréhension, suppose chez le maître une haute et sérieuse culture ?Cette façon d'enseigner l'oblige à un perpétuel effort de pensée, de réflexion, à un enrichissement constant de son propre esprit […]. Mais le sentiment même de cette difficulté sera pour l'enseignant un stimulant admirable à l'étude, au travail, au progrès incessant de l'esprit. La neutralité, au contraire, serait comme une prime à la paresse de l'intelligence, un oreiller commode pour le sommeil de l'esprit »

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