Ce sera encore le cas mercredi où la presse ne manquera pas de citer le libellé des sujets de dissertation proposés dans les différentes séries des baccalauréats généraux ou technologiques. Une spécialité annuelle bien française. Et cela alors même que la dissertation est l'épreuve la moins choisie des candidats qui connaissent sa réputation de difficulté. Un emblème de l'écart entre ce que nous valorisons et ce que nous sommes effectivement capables de faire en matière scolaire...

Mais qui a mis en place une dissertation de philosophie au bac ?

La décision initiale a été prise par Victor Duruy (ministre de l'Instruction publique de Napoléon III) il y a tout juste un siècle et demi, dans le cadre du « Règlement du 28 novembre 1864 » réorganisant le baccalauréat (qui avait été institué par Napoléon I en mars 1808) .

Actuellement, la plupart des professeurs de philosophie français pensent que la dissertation de philosophie est en principe (et par principe) la forme canonique de l'évaluation de l'enseignement philosophique car elle serait quasi consubstantielle à l'exercice et à l'appréciation de ce ''mode de penser'' particulier (même s'ils déplorent amèrement que les candidats ne choisissent pas le plus souvent le sujet de dissertation philosophique au baccalauréat, et qu'ils s'avèrent le plus souvent incapables de satisfaire à ses exigences). Et pourtant il s'est passé plus d'un demi siècle avant que l'on s'avise qu'il devrait y avoir une épreuve de « dissertation philosophique » au baccalauréat. Jusque là, en effet, l'épreuve de philosophie n'était présente qu'à l'oral de l'examen et consistait à répondre à une ''question de cours''.

Dans les classes de philosophie, la pratique écrite de la philosophie consistait quasi exclusivement en ce qui était appelé alors la ''rédaction''. Il s'agissait pour les élèves de restituer le contenu transmis (et souvent dicté...) par le professeur et d'en rédiger un résumé détaillé.

La Sainte Trinité de la dissertation

On doit remarquer également que la dissertation en trois parties ne s'est pas imposée d'emblée (alors qu'elle est aussi considérée actuellement comme partie intégrante de la forme canonique de la dissertation de philosophie). Dans les manuels de dissertation philosophique parus dans les premières décennies qui suivent la décision de Victor Dury, c'est en effet la forme d'une dissertation en quatre parties qui l'emporte initialement : un ''préambule'', un ''corps'', une ''récapitulation'' (qui doit normalement comprendre des conséquences pratiques) et une ''conclusion''.

Il faut attendre l'entre-deux-guerres pour que la dissertation en trois parties fasse une percée significative. C'est le professeur de philosophie Félicien Challaye qui, dans son ouvrage « La dissertation philosophique » paru en 1932, théorise pour la première fois l'idée d'un plan nécessaire en trois parties (la forme la plus appropriée à ses yeux de la discussion et de la confrontation entre des thèses différentes).

Enfin, en 1958, Denis Huisman (''Huisman et Verger'' ont été les deux auteurs de manuels de philosophie les plus en vue des années 1960 et 1970) conforte (voire sacralise) sans réplique la dissertation en trois parties en expliquant que « ce plan représente une clé universelle. Pour Hegel, toute idée, toute thèse ou toute histoire se ramenait automatiquement à un processus invariable : thèse, antithèse, synthèse. De même une dissertation doit se construire selon ces trois étapes » ( « L'art de la dissertation » ). La référence à Hegel ( ou plutôt la révérence à l'illustre philosophe qui n'est pratiquement lu par personne, même pas par la plupart des professeurs de philosophie tant son abord est difficile) signe ce qu'il en est : une sacralisation d'une forme rhétorique contingente (la dissertation philosophique en trois partie) présentée comme universelle et la quintessence de la pensée.

Des mises en cause récurrentes ( mais sans portée réelle...)

L'une des plus célèbres : celle de Claude Lévi-Strauss. « J'ai commencé à apprendre que tout problème, grave ou facile, peut être liquidé par l'application d'une méthode, toujours identique, qui consiste à opposer deux points de vues traditionnelles de la question ; à introduire la première par les justifications du sens commun puis à les détruire au moyen de la seconde ; enfin à les renvoyer dos à dos grâce à une troisième qui révèle le caractère également partiel des deux autres […]. Coups de théâtre spéculatifs à l'ingéniosité desquels se reconnaissent les bons travaux philosophiques » ( « Tristes tropiques », Plon, 1955, page 54).

Des déplorations non moins récurrentes...

A commencer, entre autres, par celle d'Emile Boirac, professeur au lycée Condorcet à Paris, en 1890 : « Beaucoup de jeunes gens éprouvent une réel embarras à trouver et à choisir les idées convenables, à les distribuer dans le meilleur ordre, à les développer dans une juste proportion, en un mot à présenter leur pensée sous une forme saisissable et précise » (« La dissertation philosophique », Félix Alcan, 1890)

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