Blanquer: le redoublant du dédoublement

Le nouveau ministre de l'Education nationale qui se targue de fonder sa politique scolaire sur des données scientifiques se fonde en fait sur celles qui l'arrangent, à un moment donné. Ses réactions aux résultats des recherches sur les dédoublements de classe au CP et au CE1 sont exemplaires à cet égard.

C'est l'excellent site ToutEduc qui a levé le lièvre. Extraits de la « Lettre de ToutEduc » du 28 juin 2017 : « C'est sur le fondement de son "étude de terrain incontestable" (selon les termes du site de l'Education nationale) qu'Emmanuel Macron a inscrit dans son programme la limitation à 12 du nombre d'élèves par classe de CP et de CE1. Il s'agit en réalité d'un "réexamen des données de l'expérimentation CP à effectifs réduits" menée en 2002-2003 à la demande de Luc Ferry. A partir de ces données, recueillies par la DEPP, le service statistique de l'Education nationale avait conclu à "un intérêt pratiquement nul" de ces classes de 10 élèves, ce que Pascal Bressous conteste au terme de ce "réexamen". A l'époque, en 2003, il n'avait pas publié les résultats de ce travail. Avec son collègue Laurent Lima, Pascal Bressous les a repris en 2011 dans un article de controverse scientifique. Et les deux auteurs [...] dénoncent "les politiques" qui ne cherchent pas "à avoir les informations [scientifiques] les plus complètes possibles" ; il s'agissait alors de Luc Chatel et ... de Jean-Michel Blanquer, directeur général de l'enseignement scolaire ».

Il est vrai que les premières conclusions de la DEPP (celles de 2003) les arrangeaient puisqu'ils menaient une politique drastique de diminution du nombre de professeurs, alors que celles publiées en 2011 – au contraire - les dérangeaient (donc silence dans les rangs).

Extraits de l'interview de Pascal Bressous dans ToutEduc (22 juin 2017). ToutEduc : « Du temps où Jean-Michel Blanquer était DGESCO, l'annonce de la réduction des postes d'enseignants, donc de l'augmentation des effectifs par classe, vous avait fait monter au créneau. Maintenant, il cite votre étude pour justifier le dédoublement des CP. Vous en pensez quoi ? »

Pascal Bressoux : « C'est une proposition de Macron. J'imagine que Blanquer se coule dans les volontés du président de la République. De la même manière que la réduction du nombre d'enseignants était une volonté de Nicolas Sarkozy. Quand ils avaient lancé cette mesure, ils n'avaient néanmoins pas à disposition les résultats de notre étude, que nous avons sortie en réaction à ça. Mais ce qui n'était pas très acceptable, c'est qu'ils avaient quand même à disposition des résultats de la recherche internationale. Et Luc Ferry avait eu en main un rapport, remis en 2001 par Denis Meuret au Haut conseil d'évaluation de l'école, qui concluait : 'il y a un effet, à condition de réduire beaucoup, dans les zones défavorisées, et en début de scolarité' »

Par ailleurs, il ne faut surtout pas oublier un élément essentiel de l'étude menée par Pascal Bressous et Laurent Lima publiée en 2011 et qui sert maintenant de référence ministérielle (voire présidentielle) : le dédoublement doit (au moins) continuer en CE1 pour avoir un effet durable.

Extraits de l'interview de Pascal Bressous dans ToutEduc du 22 juin 2017. Pascal Bressoux : « Nous avons conduit cette étude en 2002-2003 dans 10 académie, auprès de 100 classes de CP situées en zones d'éducation prioritaire réduites à une dizaine d'élèves (entre 8 et 12), que nous avons comparées à 100 autres classes témoins de 21 élèves en moyenne. En raisonnant à niveau initial identique, les élèves progressent plus dans les classes à effectifs réduits. Et la différence, au terme d'une année, est un petit peu au-dessus de 0,2 écart type. Ce n'est pas un effet monstrueux, encore que tout se discute, mais c'est un effet qui est tout de même très sensible »

ToutEduc : » Les élèves concernés conservaient-ils cet avantage dans les niveaux suivants ? »

Pascal Bressoux : « Non, l'avantage se dissipait en fin de CE1, ce qui est assez concordant avec des études internationales qui ont montré que pour avoir des effets durables, il faudrait que les élèves restent deux ou trois années dans une classe réduite. Il faut donc garder ces tailles de classes en CP et CE1 et, dans l'idéal, aussi en CE2 ».

Pour la rentrée 2017, on en est à la mise en place circonscrite (mais déjà difficile à mettre effectivement en œuvre ) des dédoublements du seul CP pour les seuls Rep+ . Dans le « Journal du Dimanche » du 23 juillet dernier, le ministre de l'Education nationale a indiqué qu' « en réseau prioritaire renforcé 2500 classes vont bénéficier de deux maîtres dès septembre. Dans 70% des cas, les locaux permettent d'avoir deux classes de 12 élèves au lieu de 24. Ailleurs, deux enseignants interviendront ensemble dans la classe ».

Mais si l'on a bien compris les promesses présidentielles et ministérielles, ce dispositif devrait s'étendre à toutes les REP (environ 20% des 52000 écoles selon le ministère). Surtout, si l'on suit la justification scientifique invoquée (celle de Bressous et Lima qui insistent sur un effet nul à terme si le dédoublement se limite au CP), une montée en charge immédiate est indispensable l'année prochaine (au moins dans tous les CE1 des REP+), sans compter les extensions dans les autres REP (qui sont plus nombreux que les REP+).

En l'absence de données ministérielles calculées, on peut tenter une estimation du nombre de créations de postes nécessaires pour tenir cet engagement. On compte 364 réseaux REP+ (un collège + les écoles correspondantes) soit, en 2015, 2 586 écoles et 731 REP (soit le double). Si on considère qu'il a fallu 2 400 enseignants pour dédoubler les CP en REP+, on peut compter qu'il en faut autant pour les CE1 et si on considère qu'il y a 2 fois plus de REP que de REP+, on retrouve 2 400 + 2 400 + 4 800 + 4 800 =  14 400

Sachant qu'on comptait en 2015 quelque 715 000 élèves de 6 ans et 711 000 élèves de 7 ans (dans le public uniquement) et que 18 % des élèves sont en REP ou REP+, on a, approximativement, 256 500 élèves en CP et CE1, ce qui représenterait 21 390 classes de 12 élèves.Le nombre des enseignants nécessaire au dédoublement est donc compris entre 10 et 14 000, mais plus proche de 14 000 que de 10....

A moins d'une montée très rapide en puissance de créations de postes dans le primaire, cela est impossible ou affectera sensiblement le nombre des remplaçants et le nombre d'élèves par classe hors ZEP. On espère que le ministre de l'Education nationale, le Premier ministre et le président de la République savent compter et que l'on peut compter sur eux . Et vite, clairement, sans ''comptes d'apothicaire''. On attend des annonces chiffrées et programmées. Pas des ''annonces en l'air.''

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