Blanquer victime de harcèlement comme bien d'autres?

Il semble bien que oui, si l'on en juge par une déclaration de Jean-Michel Blanquer qui vient de paraître sur «Paris Match» : « j'ai connu moi aussi le harcèlement dans la cour de récréation, le fait de se battre; c'est ce qu'il y a de pire dans la vie quotidienne que de vivre cela». Une exception? Pas du tout, dans le passé au moins autant que dans le présent.

On peut aisément trouver des témoignages d’anciens'' bons'' élèves dans de ''bons'' établissements faisant état depuis longtemps de l’existence d’une forte violence ordinaire, du moins dans la sphère masculine. On se contentera de deux témoignages, mais très significatifs, ceux de deux philosophes très connus : Jacques Derrida et Michel Serres.

« J’étais un petit élève très malheureux, c’est à dire que je souffrais beaucoup à l’école. Mais il faut dire que c’était en Algérie : la maternelle en 1934-1935, l’école primaire ensuite…Les problèmes raciaux étaient déjà très sensibles ; il y avait beaucoup de brutalités entre les élèves, déjà ; des bagarres entre les petits Arabes et les petits Français. Donc une expérience de violence : je me sentais enfant très exposé, qui avait envie de rentrer chez lui, et de se protéger contre un univers qui paraissait extrêmement violent » (Bernard Defrance, "La violence à l'école'', Syros, 6° édtion, 2000, conversation de Jacques Derrida avec l'auteur, 11 mai 1988, p. 9) .

« Lorsque j’étais petit, bien avant la Seconde Guerre mondiale, la récréation a toujours été vécue par mon frère et moi comme le retour à la loi de la jungle ; et je peux même dire quelque chose qui a probablement dominé toute ma vie : j’ai expérimenté là, dans la cour de récréation, une telle guerre, une telle violence que, premièrement, j’étais content de revenir en classe lorsque la cloche sonnait, mais que, deuxièmement, j’ai trouvé que dans la classe régnait la même violence, à la différence près que, dans la cour, je recevais des coups de poing, et que, dans la classe, comme j’étais le premier, c’est moi qui dominais » (Ibid, conversation de Michel Serres avec l'auteur, 16 février 1988, p. 10).

Un siècle plus tôt, dans la première moitié du XIX° siècle, il en allait également ainsi ; même dans les collèges qui accueillaient pourtant une population très sélectionnée, moins de 2% d’une classe d’âge.

L’un des observateurs de ce temps là - Philarète Chasles – n’hésite pas à soutenir dès 1835, dans la vénérable « Revue des Deux Mondes », que  « la discipline des collèges rend les enfants cruels et développe en eux les penchants mauvais et féroces de l’humanité. Ces murs de prison , ces longues heures de travail, ce joug de plomb qui pèse sur la jeunesse et comprime son élan, cette jalousie excitée par les concours, le despotisme pour gouverner cette masse turbulente, voilà bien des motifs pour donner à ces jeunes âmes une férocité prématurée » (Cité par Jeanne Contou dans sa thèse sur "Les Punitions" soutenue à Paris V en 1980, p. 201)

Balzac lui-même met en évidence ce culte des forts au collège (culte des ‘’forts en thème’’, mais aussi culte de ceux qui s’illustraient dans les bagarres incessantes) : « Dans les classes, ceux qui sont les premiers, les forts comme on les appelle, sont l’objet d’un certain respect, et leur réputation les suit même dans le monde. Les illustres dans le combat corps à corps étaient également chantés ; on se les donnait comme exemples, et la considération dont ils étaient entourés montait avec eux de classe en classe » (Ibid, p. 236).

Il n’est pas jusqu’à certains types d’agressions collectives ‘’gratuites’’ (prises actuellement comme le signe d’une modernité pénible et délétère) qui n’aient eu leurs équivalents dans le passé, et dans les établissements d’élite eux-mêmes. On peut citer en exemple l’agression collective connue sous la douce appellation inoffensive de ‘’rabattre les coutures’’ : « Les collégiens ont l’habitude de tomber à grands coups de poing sur les épaules de leurs camarades qui ont un habit neuf : ils prétendent par là ‘’rabattre les coutures’’. Et les collégiens en profitèrent pour laisser Robert à moitié mort sous leurs coups dans la cour » (Champfleury, ''Les Souffrances du professeur Delteil'', 1830, BN, y 2 22158) .

On l’oublie trop souvent, mais les premières victimes des violences à l’Ecole sont les élèves ; même s’ils en sont aussi les premiers auteurs, ce qui n’est pas sans lien d’ailleurs. La moindre des choses serait que chacun prenne pleinement conscience de la généralité, de l’étendue et des formes très diversifiées (et changeantes) de cette réalité (certes sans doute importune dans l’enceinte scolaire, mais o combien tenace ) et de ses conséquences.

La déclaration explicite personnalisée de l'ancien bon élève Jean-Michel Blanquer a le mérite de le rappeler spectaculairement (même si ce n'est sans doute pas dénué d'arrières pensées manoeuvrières) après le tohubohu sur les réseaux sociaux (et dans la sphère politico-médiatique) qui a suivi l'agression médiatisée d'une enseignante braquée avec un pistolet factice par un élève le 18 octobre dernier.

PS: à propos de ''harcèlement'', je terminerai désormais chacun de mes billets par la demande réitérée d'une évaluation des distributions gratuites des "Fables'' de La Fontaine aux élèves de CM2 (annoncées pour ceux des académies d'Aix-Marseille, Nantes et Lille en juin 2016; de toutes les académies de France en juin 2017). Ces distributions ont-elles été effectives? Combien ont-elles coûté? Auprès de qui? Avec quels résultats pour les élèves? C'est bien le moins que l'on puisse exiger du ''grand partisan des évaluations'' (pour les autres) qu'est Jean-Michel Blanquer.

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