On croyait que l'ex-ministre de l'Education nationale était au moins un professeur de philosophie politique sérieux. Eh bien ce n'est pas si sûr finalement, à en juger par sa dernière saillie dans ''Le Figaro'' de mercredi dernier. En est-on arrivé au « degré zéro du débat sur les notes » (ou au « degré zéro de l'éducation », à l'instar du titre élégant d'un article récent du « Figaro ») ?

Luc Ferry : «Mais oui, les enfants! C'est Noël; alors un gentil conseil qui a l'écoute du gentil ministère de l'Éducation a très gentiment proposé de supprimer les méchantes notes. Vous ne vous en doutiez pas, vous êtes trop jeunes, mais les notes vous traumatisaient depuis la naissance de l'école républicaine[…]. À bas les discriminations, la sélection, les classements ravaleurs et ravageurs [...]. En réalité la suppression des notes n'est pas seulement stupide, elle est en outre mensongère. Car bien évidemment, à la place des chiffres honnis, le conseil en question propose quand même de recourir à des lettres: A, B, C, D, E et F. Si vous ajoutez que, comme dans tous les pays qui ont adopté ce système de «notation» (eh oui, il s'agit bien malgré tout de notation!), on accolera aussitôt des + et des -, ça vous donne dix-huit cases. Je vous demande où est alors la différence avec la notation sur 20? Nulle part! »

Le professeur de philosophe politique Luc Ferry porte une attention exclusiveà la suppression (mais est-elle réellement envisagée ?) de ''la notation chiffrée sur 20'' (c'est tout à fait son droit), un type de notation identifié de fait dans son propos à « la naissance de l'école républicaine » ( ce qui est des plus douteux...).

Et l'on a de la peine en constatant que l'ex-ministre de l'Education nationale ne voit « nulle différence » entre cette notation chiffrée sur 20 et des évaluations en « lettres » auxquelles on peut accoler des + et des - (alors que les « notations chiffrées » de 0 à 20 supposent une sorte d'''unité de compte'' qui permet de calculer des « moyennes » voire des « moyennes de moyennes'' ; et qu'en revanche il ne saurait en être de même pour les évaluations en ''lettres'', même agrémentées de + ou de -).Ce qui n'est nullement pareil, loin s'en faut (cf le post-scriptum).

Par ailleurs et surtout, la notation chiffrée sur 20 est apparue non pas depuis Jules Ferry (au début de l'école républicaine) mais un peu plus tard ( par l'arrêté du 5 juillet 1890) et non pas pour l'ensemble du système scolaire mais pour seulement l'enseignement secondaire public (fréquenté alors par moins de 3% d'une classe d'âge, presque tous enfants de la bonne bourgeoisie) afin de calculer les moyennes de leurs résultats aux « compositions trimestrielles » pour leurs passages de classes, et surtout pour le classement (''mathématique'') des élèves du secondaire en vue de l'attribution des prix et des accessits très prisés par leurs parents bourgeois (d'où une notation chiffrée fortement discriminante sur 20, et non pas sur 10 par exemple)

C'est cet ensemble (à savoir la notation chiffrée sur 20, les classements et les prix) qui a été dans le collimateur lors du colloque d'Amiens de mars 1968 présidé par le ministre de l'Education nationale (très gaullien et très républicain) Alain Peyrefitte, puis dans la circulaire du ministre de l'Education nationale Edgar Faure (non moins républicain) du 6 janvier 1969 qui demandait d'en finir avec les prix, les classements et la notation chiffrée de 0 à 20 (au profit, était-il dit, d' « appréciations globales telles que ''très satisfaisant'', ''satisfaisant'', ''moyen'', ''insuffisant'', très insuffisant'' auxquelles on peut faire correspondre , si on le juge bon, les symboles A, B, C, D, E »).

Les prix et les classements ont bien disparu définitivement à ce moment là (ce qui montre d'ailleurs que des décisions nationales peuvent avoir des effets réels, même en matière d'évaluation), mais pas la notation chiffrée sur 20 qui est revenue officiellement par le décret d'Olivier Guichard de 1971 pour les classes d'examen d'abord ; les autres suivant ensuite.

Mais peut-être que le professeur de philosophie politique Luc Ferry songerait en l'occurrence à donner des leçons de ''républicanisme'' à deux de ses prédécesseurs à la tête du ministère de l'Education nationale, Edgar Faure et Alain Peyrefitte ? Ou même à l'un des grands fondateurs historiques de l'Ecole républicaine, à Ferdinand Buisson lui-même (le véritable maître d'oeuvre de l'école primaire républicaine et laïque )? Or Ferdinand Buisson indique dans l'édition de son « Nouveau dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire » ( paru en 1911 ) que «le souci de la prééminence est un mal nécessaire qui paraît devoir s'imposer non pas à toute éducation, mais seulement à l'éducation de toute une classe d'enfants de la bourgeoisie : dès qu'il s'agit des millions d'enfants de nos écoles primaires, l'émulation normale les stimule à faire effort pour obtenir l'approbation du maître sans se préoccuper de l'obtenir à l'exclusion des autres ou à un plus haut degré qu'aucun d'eux ».

Tiens, c'était déjà « Noël » pour ces millions d'enfants? En pleine troisième République ? Pas de « notation chiffrée sur 20 » et pas de « classements ravaleurs et ravageurs » pour eux ?

PS. La possibilité (ou non) de faire des « moyennes », et a fortiori des  « moyennes de moyennes », est loin d'être un « détail » comme dirait l'autre (même si Luc Ferry semble y être aveugle). L'inspecteur général Roger-François Gauthier le dit très bien, lui : « En première approche, le système éducatif français peut sembler idéaliser et même sacraliser les savoirs. Pourtant, il se montre étonnamment léger […] en se fondant sur cet objet étrange et complaisant qu'est le calcul de la moyenne . Et pas seulement à l'intérieur d'une discipline, mais entre toutes les disciplines, quelques disparates qu'elles soient. La non-maîtrise d'une compétence fondamentale dans une discipline disparaît dès qu'on ''compense'' ladite discipline par une autre. ». (« Ce que l'école devrait enseigner, pour une révolution de la politique scolaire en France », publié chez Dunod,, page 67).

Cela se comprend si l'essentiel, en réalité, est de ''classer'' ( socio-scolairement). Mais cela révèle, in fine, une certaine indifférence (généralement inaperçue) aux acquis réels des élèves, à leurs maîtrises de tel(s) ou tel(s) savoir(s), savoir-faire ou savoir-être (censés parfois être maîtrisés obligatoirement, si l'instruction obligatoire a un sens...) . Les ''moyennes'', les ''moyennes de moyennes'', une vraie question politique en fin de cause !



 





Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.