«L'égalité des chances»: un mot d'ordre discuté depuis longtemps

Il est revenu récemment dans la bouche du chef de l'Etat. Mais c'est un mot d'ordre pour le moins ambigu et qui a été discuté dès son apparition. Un détour historique pour faire le point et mieux se situer.

L'expression « égalité des chances » apparaît pour la première fois dans un article d’Henri Fosse consacré au projet d'''Ecole unique'' (soutenu dès la fin de la Première guerre mondiale par une sorte d'association : « les Compagnons de l'Université nouvelle ») :« Qu’est-ce, s’il vous plaît, égalité des chances, sinon le droit à l’inégalité créée par la capacité ? » (« La Victoire », 19 décembre 1918). Ainsi l'« égalité des chances» est alors évoquée comme le droit d'établir que les capacités de l’individu soient reconnues comme les seules causes des inégalités de parcours scolaires. Et en 1920, les Compagnons déclarent vouloir « égaliser les chances de tous les enfants » par et dans une « Ecole unique »

Le projet de sélection par le mérite scolaire (qui est au fondement même du projet d' « Ecole unique ») est finalement porté pendant l'entre-deux-guerres par les radicaux et les socialistes.

Il suscite un conflit violent avec les tenants de la sélection par l'argent et les disponibilités des familles (appartenant généralement à la droite conservatrice), souvent accompagné par de violentes attaques contre la remise de l'orientation-sélection des élèves dans les mains des ''psychotechniciens'' et des enseignants. Une citation pour donner le ton : « L'Etat, cet Etat imbécile, cet Etat qui fournit chaque jour les preuves de sa monstrueuse incapacité à gérer la moindre entreprise, l'Etat deviendrait le souverain maître des vocations, des orientations !Les jeunes Français passeraient sous la toise de M. Lepédant et de M. Lebureau » (« Journal d'Amiens », 18 décembre 1925).

Mais ce qui peut surtout nous surprendre aujourd'hui, ce sont les réactions des courants d'extrême-gauche (anarcho-syndicalistes ou Parti communiste) qui se prononcent alors avec beaucoup de véhémence:

« Si les bourgeois s’intéressaient vraiment à l’éducation de nos gosses, ils commenceraient par perfectionner d’abord les écoles primaires, afin que les plus déshérités n’en sortent plus abrutis et illettrés. Mais non, les bourgeois ne s’occupent que des plus intelligents de nos enfants […]. La classe ouvrière a besoin de ‘’bonnes têtes’’ pour s’affranchir ; il ne faut pas qu’elle les donne aux bourgeois. Ouvriers, ne marchez pas dans les ligues bourgeoises pour ‘’l’égalité devant l’instruction’’. Là encore, il s’agit de vous voler. Gardons nos cerveaux pour nous ! » (« Germinal », organe anarcho-syndicaliste, le 25 mars 1922).

« Voilà le rôle des bourses et de l’Ecole unique : ravitailler en hommes, traîtres à leur classe, une bourgeoisie qui manque d’hommes pour tenir des emplois dans les affaires et l’administration, en un mot pour renouveler la classe dirigeante. Un enfant que l’école bourgeoise retient et conduit d’échelon en échelon, c’est le plus souvent un enfant perdu pour sa classe » ( « L'Humanité » du 29 mai 1925)

A l'issue de la Deuxième guerre mondiale, dans le cadre des discussions qui aboutiront au « Plan Langevin-Wallon », le communiste Henri Wallon va tenter une sorte de "compromis historique" dans son célèbre discours de Besançon du 23 mars 1946 qui vaut d'être largement rappelé car il y a là un basculement de principe vers la problématique de la "démocratisation", et de ses différentes acceptions ou conceptions, encore actuelles et disputées.

 « Il y a deux façons de concevoir l’enseignement démocratique. Il y a d’abord une façon individualiste qui a prédominé dans la période d'entre les deux guerres : c’est poser que tout enfant, quelle que soit son origine sociale, doit pouvoir, s’il en a les mérites, arriver aux plus hautes situations […]. C’est en fait une conception qui reste individualiste en ce sens que, si les situations les plus belles sont données aux plus méritants, il n’y a pas, à tout prendre, une élévation sensible du niveau culturel pour la masse du pays [...] Il y a, par conséquent, une sorte d’écrémage progressif, continu, des classes populaires, qui donnent leurs meilleurs sujets pour occuper les situations les plus élevées, les plus rémunératrices ou seulement les plus propres à rendre fiers ceux qui les occupent. »

Cette conception « individualiste » de la démocratisation est bien, comme le précise Henri Wallon, celle « qui a prédominé dans la période de l'entre-deux-guerres »: c'est celle de l'"Ecole unique" des Compagnons, celle de l'"égalité des chances", celle qui a été soutenue par les radicaux et les socialistes. Elle est aussi celle qui a été refusée avec véhémences par l'extrême gauche (le Parti communiste et les anarcho-syndicalistes, qui ont alors leur importance au sein des syndicats). Elle n'est plus refusée totalement par eux et par lui,, mais Henri Wallon met cette conception « individualiste » de la démocratisation nettement au second plan pour promouvoir « une forme beaucoup plus générale de la démocratisation ».

« Aujourd’hui, nous envisageons la réforme démocratique de l’enseignement sous une forme beaucoup plus générale [...] La conception démocratique de l’enseignement qui envisage une élévation totale de la nation quelle que soit la situation occupée, ou plutôt quel que soit le travail et quelles que soient les fonctions qu’auront à accomplir tous les individus de la société, exige – elle - que, selon ses aptitudes naturelles, chacun ait accès à la culture la plus élevée ».

En définitive, le plan Langevin-Wallon se prononce pour une sorte de "compromis historique" en la matière: « l’enseignement doit offrir à tous d’égales possibilités de développement, ouvrir à tous l’accès à la culture, se démocratiser moins par une sélection qui éloigne du peuple les plus doués que par une élévation continue du niveau culturel de l’ensemble de la nation »

Nous en sommes toujours là avec des infléchissements plutôt dans un sens (la démocratisation "individualiste") et des tentatives d'infléchissement plutôt dans l'autre sens (la démocratisation "générale").

 

 

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