Blanquer, Marianne et la République

Pas besoin d'écriture inclusive, a balayé Blanquer le 15 novembre devant l'Assemblée nationale : « La France a comme emblème une femme, Marianne ; l'un de ses plus beaux mots est féminin, la République ». Fermez le ban ! Mais quelles insuffisances dans la suffisance !

On ne reviendra pas ici sur la question de « l'écriture inclusive », sujet complexe s'il en est, et qui dépasse tout à fait les compétences de l'historien. En revanche, il y a beaucoup à dire pour ce qui concerne l'argumentaire du ministre de l'Education nationale en l'occurrence.

On peut certes d'abord remarquer qu'un certain nombre de termes emblématiques (tels par exemple que la Liberté, ou la République ou la France, ou la Loi ) s'énoncent au féminin parce que, en latin et en français, le genre grammatical entraîne le sexe de l'allégorie (et que l'on a les phantasmes que l'on peut).

Mais on peut aussi aller plus loin et plus profond en reprenant les explications de l'historien Maurice Agulhon qui montrent que la nature du pouvoir politique en France a été déterminante pour la symbolisation de la figure fondamentale, celle de la République : « La République française a décidé en 1792 que l'effigie du roi-Etat serait remplacée par celle de la (déesse) Liberté, représentée, conformément à l'iconologie classique, par une femme et un bonnet phrygien. Ainsi est née la personnification si l'on peut dire impersonnelle (allégorique, abstraite, permanente) de l'Etat républicain en femme éternelle, clairement opposée à l'Etat monarchique officiellement incarné en hommes singuliers successifs » ( « Histoire vagabonde », Gallimard, 1988, t.I, page 288 ).

Divers avatars de personnalisation du pouvoir par de « grands hommes » (Mirabeau, La Fayette, Napoléon I, puis Napoléon III) ont entretenu « la France républicaine dans la méfiance du grand homme vivant ; et, en conséquence iconographique, dans la fidélité à une image féminine idéale de l'Etat » ( Ibid, page 288 )

La contre-épreuve positive de ces explications vient immédiatement à l'esprit, et elle est éclairante : la « révolution nationale » vichyssoise qui abolit en 1940 la République supprime du même coup l'image féminine du régime et la remplace par l'effigie du ''chef de l'Etat'', le maréchal Pétain.

Mais ne pourrait-on dire, en dernière analyse, que c'est précisément parce qu'il ne saurait guère être question que le genre féminin ait un pouvoir politique éminent effectif qu'il a été invité à symboliser la République française ?

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