«Esprit Montessori es-tu là?» La girouette Blanquer a encore tourné!

A peine arrivé au ministère de l'Education nationale, Blanquer avait invoqué « l'esprit Montessori ». Les nouvelles instructions qui viennent de paraître sous sa houlette pour la maternelle sont aux antipodes. La girouette Blanquer vire dans le sens du vent de la régression historique.

Ce ministre de l'Education nationale n'a cure que les Instructions pour la maternelle de 2015 ont été fort bien accueillies - il n'y a pas plus de cinq ans - par la très grande majorité des professeurs des écoles.

Or, comme l'a dit Marc Bablet sur son blog, «  ce qui est en jeu dans les changements proposés par le Conseil  supérieur  des programmes, c’est en fait une conception des apprentissages scolaires qui ''technologise'' le processus d’enseignement en demandant aux enseignants d’être d’abord soucieux de ''résultats''. La conséquence est qu’on ''primarise'' l’école maternelle et qu’on y développe des formes de travail qu’il conviendrait en réalité de faire évoluer autrement aussi à l’école élémentaire. Notamment il s’agit de travailler en fonction de la suite d’apprentissages davantage formalisés ».

« Esprit Montessori, es-tu là ? ». Ces nouvelles prescriptions sont aux antipodes.
Célestin Freinet (qui se distingue par ailleurs à bien des égards de cette grande figure de l'Education nouvelle) a loué Maria Montessori d’ « avoir rendu pratique, au moins dans une certaine mesure, l’auto-éducation des jeunes enfants [...] Mme Montessori a voulu placer ses élèves dans un milieu favorable à l’auto-éducation. […] Dans ce milieu, l’influence directe de l’institutrice est réduite au minimum. Chaque enfant s’occupe de l’objet choisi, le temps qu’il veut, et cette volonté correspond à la nécessité de la maturité intime de l’esprit, maturité qui demande un exercice constant, prolongé dans le temps. Aucun guide, aucun maître ne pourrait deviner l’exigence intime de chaque élève et le temps de maturation nécessaire à chacun ; mais c’est l’enfant lui-même qui nous les révèle dans la liberté. » (« Ecole émancipée » n°29, 19 avril 1925, pp 379-380)

Le nouveau ministre de l'Education nationale Jean-Michel Blanquer avait loué lui aussi « l'esprit Montessori » à son arrivée au ministère lors d'une longue interview dans les « Matins de France Culture » le 27 juillet 2017. Mais on était alors dans un tout autre ''air du temps'' et sur une certaine radio...

« Je suis pour la créativité, la diversité des expériences. Je ne dis pas que Montessori doit être appliqué partout. D'ailleurs c'est plus l'esprit Montessori, qui doit être revisité, dans des modalités qui doivent évoluer. Au-delà du génie pédagogique qu'était Montessori, c'est sa démarche qui est importante [...]. Au lieu de voir ces expériences menées dans l'école privée comme bizarres, voire inquiétantes, j'aimerais à l'avenir qu'elles puissent être inspirantes pour le service public ». Et le nouveau ministre de l'Education nationale avait précisé : « Mon fil directeur, c'est d'abord une philosophie de l'éducation, qui mène à la liberté. Ce qui donne sens à toute éducation, c'est de donner plus de liberté, d'émancipation, à l'enfant. Une liberté de construction […] L'école maternelle est vraiment un très bon exemple, parce que c'est ce qui ouvre la voie à beaucoup de créativité. Donc vous avez beaucoup d'écoles très diverses qui sont un peu dans cet esprit Montessori dont on a parlé, et qui, d'une manière ou d'une autre favorisent les manipulations par les enfants, favorisent des parcours très personnalisés, au rythme de l'enfant, un des grands principes de Montessori »

Les nouvelles prescriptions du Conseil supérieur des programmes de cet hiver 2020 (sous la houlette du ministre de l'Education nationale) vont dans un sens diamétralement opposé à ''l'esprit Montessori'', dans un contexte où '' l'air du temps'' a aussi diablement changé depuis l'été 2017. Nous sommes plongés dans une situation foncièrement anxiogène, propice à des régressions historiques. Et la girouette Blanquer va dans le sens des régressions (qui peuvent aller très loin : en l'occurrence, jusqu'à ce qui a précédé l'institution par Pauline Kergomard de l'école maternelle française)

Pauline Kergomard, nommée inspectrice générale de l’école maternelle par Jules Ferry en 1881, a mis en évidence que « la grande faille de notre éducation éducation maternelle était qu’on y confondait le développement intellectuel avec l’instruction ». Pour elle, il ne faut surtout pas mettre l’accent sur l’instruction, à savoir des connaissances ou des savoir-faire clairement identifiés (comme dans l’école élémentaire), mais considérer au contraire que cette période de la petite enfance doit être régie par le souci de l’éducatif, à savoir le développement de l’enfant, de ses '' facultés" comme on disait autrefois. L’arrêté du 28 juillet 1882 (écrit sous son influence décisive) signe la naissance originale de « l’école maternelle » française
« L’école maternelle n’est pas une école au sens ordinaire du mot : elle forme le passage de la famille à l’école ; elle garde la douceur affectueuse et indulgente de la famille […]. Tous les exercices de l’école maternelle doivent aider au développement des diverses facultés de l’enfant sans fatigue, sans contrainte ; ils sont destinés à lui faire aimer l’école et à lui donner de bonne heure le goût du travail, en ne lui imposant jamais un genre de travail incompatible avec la faiblesse et la mobilité du premier âge ».

Le principal danger (et la principale régression historique possible) qui menace l'école maternelle selon Pauline Kergomard est à nouveau ''en marche'' : «la  confusion du développement intellectuel avec l'instruction »

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