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Billet de blog 18 janv. 2022

La farandole ultra-droitière d'un ministère de « l'Instruction publique »

Eric Zemmour vient de présenter comme un point important de son programme éducatif la « création d'un grand ministère de l'Instruction publique ». Cela avait déjà été préconisé dès 2013 dans le projet d'« une droite forte » rédigé par deux secrétaires nationaux de l'UMP : Guillaume Peltier et Didier Geoffroy. Et Jean-Michel Blanquer l'aurait aussi suggéré à Emmanuel Macron lors de sa nomination.

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A la mi-octobre 2013, le projet d’une « droite forte » est publié. Ses rédacteurs sont des secrétaires nationaux de l’UMP :  le chef d’entreprise Guillaume Peltier (ancien porte-parole adjoint de Nicolas Sarkozy pendant la campagne présidentielle de 2012) et l’avocat Didier Geoffroy (coordonnateur de la cellule ‘’riposte’’ durant cette même campagne présidentielle) : « Placer l'apprentissage des savoirs fondamentaux au cœur des priorités de l'école. Symboliquement nous renommerons le ministère de l'Education nationale, ''le ministère de l'Instruction nationale'' » ( ce ministère n'a jamais été nommé ministère de « l'Instruction nationale » mais ministère de « l'Instruction publique » ; mais bon, il ne faut pas en demander trop aux porte-paroles auto-proclamés du ''Savoir'')

Didier Geoffroy est actuellement porte-parole de Valérie Pécresse pour la campagne de l'élection présidentielle. Guillaume Peltier qui était encore récemment vice-président du parti  « Les Républicains » vient de rallier Eric Zemmour en devenant son porte-parole et le vice-président de son parti « Reconquête »

Le 10 janvier dernier, Eric Zemmour a présenté son programme pour l'Ecole sous le label « Combattre les idéologies et rétablir l'autorité pour remettre la transmission des savoirs au cœur de l'enseignement ». Et il a préconisé en première ligne la création d'un « grand ministère de l'Instruction publique ».

On n'insistera pas sur la très faible crédibilité d'un combat contre les idéologies de la part d'Eric Zemmour, afin d'éclairer avant tout la manœuvre à l'oeuvre pour ce qui concerne la symbolique de l'opposition « éducation-instruction » et des appellations historiques « ministère de l'Instruction publique » et « ministère de l'Education nationale ». Cette manœuvre repose sur une méconnaissance (très répandue) de la réalité historique qu'il convient de dissiper.

L'intitulé « instruction publique » apparaît certes en premier, le 26 août 1824. Et, de fait, le ministère dévolu à l'École ne sera appelé ministère de « l'Éducation nationale » qu'en 1932. Mais cela ne signifie pas du tout qu'en réalité l'École est passée de « l'instruction » à « l'éducation » (de « l'instructif » à « l'éducatif ») comme certains l'ont cru ou soutenu.

D'abord parce que le premier ministère de plein exercice dévolu à l'École a été institué en pleine période ultra-royaliste et cléricale par l'ordonnance du 26 août 1824 qui crée un ministère des Affaires ecclésiastiques et de l'Instruction publique confié à un évêque : monseigneur Denis Frayssinous (lequel était déjà « grand-maître de l'Université », la supervision de l'École étant alors jusque-là intégrée au ministère de l'Intérieur). Il y allait de ce que l'on appelait le « gouvernement des esprits ».

Et si la dénomination « instruction publique » a alors été préférée à celle d’« éducation nationale », c'est parce que ce dernier intitulé renvoyait pour l'essentiel au moment le plus révolutionnaire de la Révolution française. Et ce ne pouvait être la prédilection des ultra royalistes alors au pouvoir.

Si l'on doutait encore de l'option « éducative » (et même » ultra-éducative ») de la création du ministère de l’Instruction publique (en dépit de son intitulé), le mieux est alors de suivre son premier titulaire, Monseigneur Frayssinous, dans sa première circulaire aux recteurs, on ne peut plus révélatrice : « Sa Majesté, en appelant à la tête de l'Instruction publique un homme revêtu d'un caractère sacré, fait assez connaître à la France entière combien elle désire que la jeunesse de son royaume soit élevée dans des sentiments religieux et monarchistes ». Et l'évêque se fait menaçant : « celui qui aurait le malheur de vivre sans religion ou de ne pas être dévoué à la famille régnante devrait bien sentir qu'il lui manque quelque chose pour être un instituteur de la jeunesse ».

Le mieux est de terminer par ce qui figure sur le site du ministère « De l'instruction publique à l'éducation national»

« En 1932 le gouvernement d'Edouard Herriot décide de rebaptiser l'instruction publique ''éducation nationale''. L'expression date de la fin du 18e siècle, où elle était employée par les partisans de la prise en main par l'Etat des affaires d'enseignement. Elle était réapparue dans les années 1910-1920 sous la plume des adversaires de la division du système éducatif en filières distinctes [on comprend alors combien cela peut contrarier Eric Zemmour..] Anatole de Monzie est le premier ministre à porter cette nouvelle titulature. Il explique dès sa prise de fonction qu'elle est synonyme d'égalité scolaire et de développement de la gratuité et que, en somme, qui dit ''éducation nationale'' dit ''tronc commun''' . Cette titulature sera remise en cause pendant les premiers mois de Vichy, où ''l'Instruction publique'' fait sa réapparition ; mais l'appellation ''éducation nationale' 'sera rétablie dès le 23 février 1941. Elle avait d'ailleurs été conservée à Londres, puis à Alger par les gouvernements du général De Gaulle »

Dans un article du « Monde » en date 12 janvier dernier, il est affirmé que « lors de sa nomination en 2017, Jean-Michel Blanquer avait suggéré à Emmanuel Macron de rebaptiser l'éducation nationale en ''ministère de l'instruction  publique''. Une idée remise au goût du jour par Eric Zemmour ». Jean-Michel Blanquer ne lirait-il pas les publications de son ministère ?

PS: le service de la DGESCO s'occupant du primaire et des collèges a été baptisé "Service de l'instruction publique et de l'action pédagogique" lorsque Jean-Michel Blanquer était à la tête de la DGESCO ( à la fin du quinquennat de Nicolas Sarkozy)

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