Jules Ferry et les nouveaux programmes

Deux anciens ministres de l’Education nationale – Luc Ferry et Jack Lang – se sont insurgés de concert contre les projets de programmes du primaire présentés par Xavier Darcos. Mais on peut évoquer aussi la position d’un autre ancien ministre, Jules Ferry lui-même, qui est mis à contribution - mais bien à tort – par ceux qui sont partisans de l’orientation rétro affichée par ces programmes !

Deux anciens ministres de l’Education nationale – Luc Ferry et Jack Lang – se sont insurgés de concert contre les projets de programmes du primaire présentés par Xavier Darcos. Mais on peut évoquer aussi la position d’un autre ancien ministre, Jules Ferry lui-même, qui est mis à contribution - mais bien à tort – par ceux qui sont partisans de l’orientation rétro affichée par ces programmes !

 

Il est clair en effet que, pour Ferry, l’Ecole obligatoire républicaine ne peut pas en rester aux " rudiments ". Ce n’est pas le moindre des paradoxes que cette légende qui attribue à Ferry une fixation sur le " lire-écrire-compter " ( et plus généralement une focalisation sur les " rudiments ", sur un " primaire rudimentaire " ), alors qu’il n’a cessé de lutter en sens contraire. En réalité, Jules Ferry tente d’inverser la hiérarchie entre les enseignement dits fondamentaux ( et traditionnels) et les enseignements dits " seconds ", " accessoires ". C’est précisément dans ces enseignements dits " accessoires " que réside pour Ferry la rupture entre " l’ancien régime " et le " nouveau ", une véritable révolution.

" C’est autour du problème de la constitution d’un enseignement vraiment éducateur que tous les efforts du ministère de l’Instruction publique se sont portés […]. C’est cette préoccupation dominante qui explique, rallie, harmonise un très grand nombre de mesures qui […] lorsqu’on n’en a pas la clef pourraient donner prétexte à des reproches d’excès dans les nouveaux programmes, d’accessoires exagérés, d’études très variées et qui ne paraissent pas, au premier abord, suffisamment convergentes : tous ces accessoires auxquels nous attachons tant de prix, que nous groupons autour de l’enseignement fondamental et traditionnel du ‘’lire, écrire, compter’’ : les leçons de choses, l’enseignement du dessin, les notions d’histoire naturelle, les musées scolaires, la gymnastique, les promenades scolaires, le travail manuel de l’atelier placé à côté de l’école, le chant, la musique chorale. Pourquoi tous ces accessoires ? Parce qu’ils sont à nos yeux la chose principale, parce que ces accessoires feront de l’école primaire une école d’éducation libérale. Telle est la grande distinction, la grande ligne de séparation entre l’ancien régime, le régime traditionnel, et le nouveau " ( Discours de Jules Ferry au congrès pédagogique desinstituteurs de France du 19 avril 1881 ).

 

Il s’agit d’ailleurs moins d’inverser l’ordre de préséance des matières enseignées ( les hiérarchies horaires des différents enseignements ne sont pas bouleversées dans les programmes définis par l’arrêté du 27 juillet 1882 ) que de favoriser l’introduction de " nouvelles méthodes ".

Jules Ferry souligne lui-même qu’il s’agit d’abord de changer l’esprit de l’enseignement " contre la discipline mécanique de l’esprit ". Et il prend pour exemple l’enseignement ‘’basique’’ par excellence, l’apprentissage de la lecture – ce qui en surprendra plus d’un. " Les hommes d’ancien régime dans l’enseignement primaire sont un peu surpris de ce que nous entreprenons ; ils sont même un peu choqués ! Mais, disent-ils, est-ce que, autrefois, avec les anciennes méthodes, avec le programme restreint à lire, à écrire et à compter, on ne faisait pas des élèves sachant bien lire, écrivant correctement, comptant à merveille, comptant et écrivant peut-être mieux que ceux d’aujourd’hui, au bout d’un an ou deux d’école ? Cela est possible ; il se peut que l’éducation que nous voulons donner dès la petite classe nuise un peu à ce que j’appelais tout à l’heure la discipline mécanique de l’esprit. Oui, il est possible qu’au bout d’un an ou deux, nos petits enfants soient un peu moins familiers avec certaines difficultés de lecture ; seulement, entre eux et les autres, il y a cette différence : c’est que ceux qui sont plus forts sur le mécanisme ne comprennent rien à ce qu’ils lisent, tandis que les nôtres comprennent. Voilà l’esprit de nos réformes " ( Discours de Jules Ferry au congrès pédagogique desinstituteurs du 19 avril 1881 ).

Dans le même sens, Jules Ferry condamne sans appel l’importance excessive donnée à l’exercice de la dictée. " Aux anciens procédés qui consument tant de temps en vain, à la vieille méthode grammaticale, à la dictée – à l’abus de la dictée -, il faut substituer un enseignement plus libre, plus vivant, plus substantiel " (Discoursde Jules Ferry au congrès pédagogique des inspecteurs primaires du 2 avril 1880).

Ilen vient même à mettre en cause la prétention excessive de l’orthographe. " Mettre l’orthographe, qui est une des grandes prétentions de la langue française, mais prétention parfois excessive, au premier rang de toutes les connaissances ce n’est pas faire de la bonne pédagogie : il vaut mieux être capable d’écrire une lettre, de rédiger un récit, de faire n’importe quelle composition française, dût-on même la semer de quelques fautes d’orthographe " ( Discours de Jules Ferry au Sénat, le 31mars 1881, à propos de l’examen du brevet ) .

 

Reviens, Jules Ferry, ils sont devenus fous ! On ne va pas quand même pas retourner à " l’ancien régime ", avant Jules Ferry et l’ Ecole républicaine !

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