Emmanuel Macron et surtout Jean-Luc Mélenchon mettent en avant la « patrie ». Marine Le Pen et François Fillon, eux, évoquent volontiers la « nation » mais parfois aussi « la patrie », sans distinguo.

La formule d'Emmanuel Macron est une reprise de celle de François Mitterrand s'exprimant le 17 janvier 1995 devant les parlementaires européens :« Il faut vaincre ses préjugés. Ce que je vous demande là est presque impossible, car il faut vaincre notre histoire et pourtant si on ne la vainc pas, il faut savoir qu’une règle s’imposera : le nationalisme, c’est la guerre ! La guerre ce n’est pas seulement le passé, cela peut être notre avenir ».

« Si l'on considère le sang que la nation a fait couler au cours de l'histoire, la manière dont elle a contribué à nourrir les préjugés, le racisme, la xénophobie et le manque de compréhension entre les peuples et les cultures, l'alibi qu'elle a offert à l'autoritarisme, au totalitarisme, au colonialisme, aux génocides religieux et ethniques », on peut sans doute en arriver à dire avec Mario Vergas Llosa que « lanation semble l'exemple privilégié d'une imagination maligne » (conférence prononcée à Vienne le 3 juin 1993).

Mais si l'on suit l'analyse que fait Edgar Morin (notamment de certains rapports entre la « patrie » et... l' « Etat-nation ») on ne peut manquer d'être interpellé par la possibilité de certaines ambiguïtés aussi. « La nation est féminisée en Mère nourricière […]. L'Etat est paternalisé, dans son autorité toujours justifiée […]. La fusion sacralisée du Maternel et du Paternel se manifeste dans le nom même de Patrie, masculin-féminin. La religion de l'Etat-nation est de substance matri-patriotique [...] . C'est ce qui donne à l'Etat-nation la conjonction d'une formidable puissance mytho-religieuse […] .L'identité de l'individu, fixée dans une Terre-Mère, se nourrit d'une histoire très riche en infortunes et en gloires, qui procurent des souffrances et jouissances mimétiques surdéterminant l'identification à la Patrie » (Edgar Morin, « Penser l'Europe », Gallimard, 1987, pages 54et 55).

Et c'est bien ce qui semble se passer dans un ouvrage aussi emblématique et historiquement fondateur que le ''roman national''  à l'oeuvre dans les manuels d'histoire de France de Lavisse, à savoir « Le Tour de la France par deux enfants » (sous titré « Devoir et Patrie ») qui a été le best-seller des manuels de lecture courante durant la troisième République triomphante.

Le père de deux enfants lorrains, avant de mourir, a murmuré le mot « France ». La France, la patrie, est ce qu'il faut rejoindre pour obéir au père, mais aussi ce qui est refuge (maternel). Ainsi se tisse dans une histoire ''singulière'' ce qui doit être la trame du destin collectif de tout Français : « A travers cette odyssée des deux orphelins est recréée la généalogie des transferts. Sur la mort du père se fonde l'exigence de servir la France. Après la mort des pères/mères, c'est la patrie qui se substitue à ces derniers pour assurer leur protection. Le ''Tour de la France par deux enfants''est un parcours de réintégration à la mère » (Yveline Fumat, « Revue française de pédagogie », n°44, 1978).

Mais il est non moins remarquable que « la patrie » l' emporte dans ce manuel emblématique sur « la nation » . Une cinquantaine d'occurrences pour « la patrie » et seulement une douzaine pour « la nation ». A vrai dire, ce dernier terme n'apparaît que lorsqu'il y a comparaison avec les autres « nations », lorsqu'il s'agit de prétendre à la « première place ».

Et, dans le programme de 1882 du Cours moyen, c'est « la patrie » qui occupe toute la place (comme on peut le voir dans l'en-tête même du manuel) : « Programmes officiels de 1882 et pages correspondantes du Tour de la France. La patrie. La France , ses grandeurs et ses malheurs. Devoirs envers la patrie et la société. Voir le livre tout entier. Voir aussi les « Vies des grands homme de la France et l'histoire des grands patriotes » : Jeanne d'Arc ; Drouot ; Vauban ; Vercingétorix; Michel de l'Hôpital ; Bayard ; Mirabeau, Portalis; Cujas,210 ;Daumesnil; Duguesclin ; l'abbé de Saint-Pierre ; Colbert) .

Le manuel ne met à l'honneur que deux grandes catégories : les savants inventeurs et les militaires ''patriotes'' (ceux qui défendent la ''Patrie'', résistent). Il ignore les rois et les conquérants.

Un abbé – l'abbé de Saint-Pierre - figure en bonne place dans la liste  des « grands hommes et des grands patriotes » parce qu'il a écrit en 1712 « un beau livre intitulé : ''Projet de paix perpétuelle''. Il y soutenait qu'on pourrait éviter la guerre, en établissant un tribunal choisi dans toutes les nations et chargé de juger pacifiquement les différends qui s'élèveraient entre les peuples. Sans doute nous sommes loin encore de cette paix perpétuelle rêvée par le bon abbé Saint-Pierre. Mais ce n'en est pas moins un honneur pour la France d'avoir été, entre toutes les nations, la première à espérer qu'un jour les peuples seraient assez sages pour renoncer à s'entre-tuer et pour terminer leurs querelles par un jugement pacifique » (page 250).

Loin de s'inscrire dans l'horizon d'une revanche militaire contre l'Allemagne qui vient d'annexer l'Alsace et la Lorraine, l'ouvrage se termine par des considérations des plus pacifiques . Le dernier chapitre intitulé « J'aime la France » est sous-titré : « Le travail fait renaître le bonheur et l'aisance où la guerre ne laisse que deuil et misère » et se termine par une exhortation significative : « Que chacun des enfants de la patrie s'efforce d'être le meilleur possible ; alors la France sera aimée autant qu'admirée par toute le terre ».

 

 

 

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« Ne soyons plus Anglais ni Français ni Allemands. Soyons Européens. Ne soyons plus Européens, soyons hommes. Soyons l’humanité. Il nous reste à abdiquer un dernier égoïsme : la patrie » (Victor Hugo, Choses vues, 1846)

171 ans plus tard, on voit d'ici l'évolution des mentalités... Une évolution dans laquelle l'école sa sa part de responsabilité :

https://blogs.mediapart.fr/b-girard/blog/110317/une-education-trop-nationale