Contrairement à ce qui a été souvent prétendu depuis, il n'y est nullement question de ''neutralité scolaire'' ou de ''neutralité politique'' mais de la possibilité et de la nécessité d'un enseignement ''laïque'' d'une morale ''commune''.

 

C'était il y a tout juste 130 ans. Et le problème ne semble toujours pas résolu si l'on en juge par l' « avis relatif à l'introduction d'un enseignement moral et civique à l'école" de la CNCDH (Commission nationale consultative des droits de l'Homme) publié avant hier au Journal Officiel en date du 16 novembre 2013, un quasi anniversaire commémoratif ) : « L'objectif ne peut être d'imposer une morale, mais de participer à la formation d'individus autonomes et de citoyens responsables […]. Il doit être double : d'une part, aider les élèves à intégrer dans leur comportement les valeurs fondatrices de la République, indispensables pour vivre ensemble, et en particulier l'égalité entre filles et garçons ; d'autre part, les amener à développer leur raison et leur esprit critique ».

Dans sa célèbre « Lettre aux instituteurs » en date du 17 novembre 1883, Jules Ferry insistelonguement sur l'idée qu'il s'agit d'une morale « commune » ( qui « nous » est « commune »), sans « épithète »  : « Vous n’avez àenseigner, à proprement parler, rien de nouveau, rien qui ne vous soit familier comme à tous les honnêtes gens […]. Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu’il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire ; sinon, parlez hardiment ».

« Parlez hardiment » : pour Jules Ferry , l’enseignement de la morale appartient à l’Ecole (non par ‘’défaut’’, parce que les familles seraient défaillantes, comme on l’entend souvent aujourd’hui) mais parce que c’est son rôle éminent et un honneur pour les enseignants : « L’instruction religieuse appartient à la famille et à l’Eglise, l’instruction morale à l’Ecole […]. La loi du 28 mars 1882 [sur la laïcité et l’obligation scolaire] affirme la volonté de fonder chez nous une éducation nationale, et de la fonder sur les notions du devoir et du droit que le législateur n’hésite pas à inscrire au nombre des vérités premières que nul ne peut ignorer. Pour cette partie capitale de l’éducation, c’est sur vous que les pouvoirs publics ont compté. En vous dispensant de l’enseignement religieux, on n’a pas songé à vous décharger de l’enseignement moral : c’eut été vous enlever ce qui fait la dignité de votre profession. Au contraire, il a paru tout naturel que l’instituteur, en même temps qu’il apprend aux enfants à lire et à écrire, leur enseigne aussi ces règles élémentaires de la vie morale qui ne sont pas moins universellement acceptées que celles du langage et du calcul ».

« Universellement acceptées ». Là aussi, Jules Ferry précise dans sa « Lettre » comment on peut - selon lui (et en son temps) - en venir à cette conclusion : « Car ceque vous allez communiquer à l’enfant, ce n’est pas votre propre sagesse ; c’est la sagesse du genre humain, c’est une de ces idées d’ordre universel que plusieurs siècles de civilisation ont fait entrer dans le patrimoine de l’humanité ».

Comment faire avec des enfants ? Là encore Jules Ferry précise la direction à prendre selon lui : « Dans une telle oeuvre, ce n'est pas avec des difficultés de théorie et de haute spéculation que vous avez à vous mesurer ; c'est avec des défauts, des vices, des préjugés grossiers. Ces défauts, il ne s'agit pas de les condamner – tout le monde ne les condamne-t-il pas?- mais de les faire disparaître par une succession de petites victoires, obscurément remportées […]. Il y faut beaucoup de leçons sans doute, des maximes écrites, copiées, lues et relues ; mais il y faut surtout des exercices pratiques, des efforts, des actes, des habitudes ».

Tout cela ne va pas de soi, même à cette époque. Par exemple, Ferdinand Buisson, nommé par Jules Ferry à la tête de l’école primaire laïque et républicaine ( dont il est le véritable maître d'oeuvre , car il est resté à cette direction dix-sept ans ) a eu une position sensiblement différente. Et on le perçoit très bien dans son article sur la « Morale » du « Dictionnaire de pédagogie » paru en 1911. Ferdinand Buisson élargissait en effet bien au–delà de la « morale commune » (et, comme il disait,  bien au-delà des « prescriptions et des prohibitions formelles qui constituent l’honnêteté élémentaire, rudimentaire, celle qu’on pourrait appeler négative ») l’ambition d’ « une morale purement laïque » : « pour qu’une éducation morale nous paraisse suffisante, il faut qu’elle crée en chaque individu une sorte de force intérieure régissant non seulement les actes, mais les pensées, les sentiments, les intentions, toute la conduite, toute la direction de la vie ».

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