La promotion par les bourses, une solution?

" L’égalité réelle des chances, c’est d’abord par l’école qu’elle passe. C’est la solution qu’avait choisie la troisième République en créant le statut de boursier " vient de déclarer Nicolas Sarkozy en exposant son plan pour ‘’ouvrir l’élite’’ aux minorités ( et en indiquant que le taux de boursiers dans les classes prépa devrait atteindre les 30% à la rentrée 2010 ). Mais rien n’est moins sûr.

 

 

Malgré une légende tenace, l’égalité scolaire n’était pas assurée sous la troisième République. Elle n’était d’ailleurs même pas prétendue ou revendiquée. Et cela n’était un secret pour personne, comme en témoigne par exemple de façon éclatante Ferdinand Buisson lui-même, le bras doit de Jules Ferry, directeur de l’enseignement primaire au ministère de 1879 à 1896, un expert particulièrement bien placé pour en témoigner et en juger.

Dans un article paru au début de l’entre-deux guerres dans la mouvance des débuts de la campagne pour une " école unique ", Ferdinand Buisson écrit dans le " Manuel de l’enseignement primaire " du 24 septembre 1921 : "Gratuité, obligation, laïcité, il fallait commencer par là. Mais aujourd’hui nous ne pouvons plus feindre de ne pas voir que notre société, malgré son apparence démocratique, divise, dès leur naissance, les enfants de la nation en deux catégories qu’elle traite différemment. D’une part cinq millions d’enfants d’ouvriers, de paysans, de travailleurs manuels à qui elle offre l’instruction primaire élémentaire qui se termine à treize ans […]. D’autre part trois cent mille enfants qui continueront de longues et belles études et acquerront ainsi la certitude d’être l’élite de la société de demain. Pourquoi ce privilège leur est-il dévolu ? […]. Une telle différence de traitement entre ces deux classes nous devient insupportable. Nous avons, pour la masquer, imaginé le système des bourses […]. Mais ces demi-mesures ne sauveront pas la nation qui se prive chaque année de quelques milliers d’intelligences hors ligne pour réserver ses faveurs aux médiocrités de la classe riche. Elle sera bientôt dépassée par les nations qui sauront mettre en valeur la totalité de leur capital humain, le plus précieux de tous les capitaux. Il faut donc aujourd’hui, par l’unité et la gratuité de l’enseignement, ouvrir aux masses elles-mêmes l’accès de la haute culture ".

On le voit, la conception de " l’élitisme républicain " fondé sur le " mérite scolaire " n’est pas née au moment ferryste, mais dans l’entre deux guerres. Et il faudra bien des années encore pour que l’on avance effectivement dans cette direction.

On aura aussi remarqué surtout l’aveu sans fard ( et sans appel ) concernant l’Ecole de la troisième République ( et par l’un de ses piliers ! ) : " aujourd’hui nous ne pouvons plus feindre de ne pas voir que notre société divise les enfants dès leur naissance en deux catégories " ; " nous avons imaginé le système des bourses pour masquer une telle différence de traitement ".

 

 

Comme Xavier Darcos qui se réclame d’une Ecole de la troisième République ( mythique ) pour justifier ses ‘’nouveaux’’ programmes dans l’enseignement primaire, Nicolas Sarkozy se réclame d’une Ecole de la troisième République ( non moins mythique ) pour légitimer la mesure phare de son plan pour ‘’ouvrir l’élite’’ aux minorités. Il est pour le moins symptomatique que pour ces deux-là, notre avenir passe par un retour au passé ( mythique ). Mais il s’agit sans doute là aussi de ‘’masquer’’ que la question du renouvellement élargi socialement ( voire ethniquement ) des élites, et plus précisément la reprise significative du rôle d’ascenseur social que peut jouer l’Ecole nécessiteraient des changements d’une toute autre ampleur dans l’Ecole ( et une toute autre politique scolaire que celle impulsée justement par Xavier Darcos et Nicolas Sarkozy ). Une fois encore, l’accent mis sur les bourses et les boursiers ( même s’il peut avoir quelques effets secondaires positifs ) risque d’avoir avant tout une fonction de ‘’masquage’’, comme le disait si bien ( mais après coup ) Ferdinand Buisson à propos de l’Ecole de la troisième République.

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