Tentatives historiques pour que les enseignants travaillent autrement et/ou plus

Le ministre de l'Éducation nationale actuel s'est prononcé dernièrement à plusieurs reprises pour une «redéfinition du travail des enseignants». Il a déjà pris des mesures pour qu'ils travaillent plus. Et il tente de saisir l'occasion de la revalorisation envisagée pour «avancer». Vers quoi exactement?

Le rappel de quelques tentatives passées permet de mieux situer les enjeux et la situation.

En 1998, le comité d’organisation de la consultation sur les lycées dirigée par Philippe Meirieu propose pour les certifiés une formule dite « 15+4 » (15H d’enseignement et 4H d’activités pédagogiques choisies par chaque enseignant). Le cabinet du ministre Claude Allègre impose de placer le curseur à « 15+3 ». Et, pour que cette proposition ne se traduise pas mécaniquement par l’embauche de professeurs, le cabinet la lie à une réduction, parallèle, de l’horaire lycéen, fixé à 26H de cours au lieu d’une trentaine (cette diminution, pour les lycéens, de l’horaire de cours, devant s’accompagner d’une « augmentation de leur temps d’activités encadrées »). Les horaires hebdomadaires moyens des élèves de collège ainsi que ceux de lycée étaient alors supérieurs de deux heures en France à la moyenne de ceux des pays de l’OCDE. Mais Claude Allègre était déjà en mauvaise posture. Et cela n’alla pas plus loin.

En octobre 2004, le rapport de la commission Thélot indique que « de nombreux enseignants suivent leurs élèves de manière plus individualisée, participent à des évaluations collectives, travaillent en équipe, construisent des relations régulières avec les parents de leurs élèves et divers partenaires éducatifs, assurent des remplacements et se forment. Ces missions sont souvent mal reconnues. Aussi la Commission propose-t-elle que le cadre national de la définition d’un professeur de lycée et collège soit clarifié et qu’à côté du service d’enseignement, les missions relevées ci-dessus soient réglementairement inscrites et reconnues. Cette proposition devrait se traduire par un allongement du temps de présence des enseignants du second degré dans les établissements, par exemple de quatre à huit heures par semaine, à prendre en compte dans leur rémunération ; parce qu’elle transforme la définition du service des enseignants, tout en s’inscrivant dans le prolongement de pratiques existantes mais disséminées, cette proposition s’appliquerait à tous les jeunes recrutés et serait proposée au choix des autres PLC » les mises en caractères gras sont celles du texte du rapport d’octobre 2004 de la Commission )

Mais l’intervention du ministre de l’Education nationale François Fillon à l’Assemblée nationale le 16 février 2005 met fin à cette perspective : « La Commission a suggéré de faire évoluer le métier de professeur en prévoyant que trois heures à six heures par semaine soient consacrées à l’accompagnement des élèves. Mais l’article 912-1 du code de l’éducation, issu de la loi d’orientation de 1989, inclut déjà ces missions dans celles des enseignants ; et il est ressorti des discussions avec les syndicats que le temps d’enseignement serait inévitablement amputé par cette tâche. Enfin, il est délicat de quantifier cette partie du métier d’enseignant auquel beaucoup consacrent déjà bien plus de trois heures par semaine ». La position de François Fillon s'explique avant tout parce qu'il considérait, comme il l'a dit dans le débat, que les propositions de la commission Thélot risquaient de ''coûter fort cher " si on les reprenait.

On le sait, la période ''sarkoziste" a été marquée par le slogan ''travailler plus pour gagner plus", dans le monde scolaire aussi.

Et en octobre 2014, lors d'une réunion publique à Toulouse, l'ancien président de la République candidat à la présidence de l'UMP a repris une idée qu'il avait déjà formulée lors de sa campagne pour les présidentielles de 2012 « augmentation de la durée de travail des enseignants afin que chacun puisse consacrer 4 ou 5 heures en plus pour aider en dehors de la classe des enfants dans l'établissement qui ont du mal à suivre », mais en situant cette ancienne proposition dans un ensemble (d'avenir?) destiné à'' frapper les esprits'' : « 30% d'heures en plus pour les enseignants, 30% de rémunération en plus pour les enseignants, et 30% d'enseignants en moins : cela me semble une politique adaptée à la situation que connaît notre pays ».

Sous sa présidence, les mesures allant dans ce sens n'avaient pas pris cette ampleur, mais elles n'en avaient pas moins été réelles: augmentation du nombre des heures supplémentaires, et surtout baisse du nombre d'enseignants. Vers la fin de sa présidence, le DGESCO (le lieutenant du ministre de l'Education nationale Luc Chatel) était un certain Jean-Michel Blanquer.

Cette année, le ministre de l'Education nationale Jean-Michel Blanquer a d'ores et déjà pris quelques mesures allant dans le sens du "travailler plus pour gagner plus". On voit mieux ainsi où il veut aller.

En février 2019, il a porté à deux heures au lieu d'une heure le nombre d'heures supplémentaires pouvant être imposées aux enseignants du second degré.

Un décret publié au JO en septembre de cette année crée une allocation de formation de 120 euros/jour pour les enseignants qui se formeront pendant les vacances scolaires sur demande de leur administration. Jusqu'à 5 jours de formation par année scolaire pourront leur être imposés durant cette période.

On le sait, le ministre avance désormais le chiffre de 10 milliards d'euros pour mener la revalorisation à son terme . Dix milliards, c'est précisément le chiffre qu'avait évoqué le Chef de l'Etat à Rodez le 3 octobre dernier: "si je voulais revaloriser, c'est 10 milliards" en ajoutant ''on ne peut pas mettre 10 milliards demain, c'est vos impôts; c'est le déficit, c'est la dette pour vos enfants", en expliquant qu'il fallait surtout "repenser la carrière et mieux payer les enseignants'' en précisant qu'il faudrait "du coup, parce qu'on paie mieux, peut-être qu'on change le temps de travail et la relation au travail". On y est?

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