Enseignement secondaire: «Le tout puissant empire du milieu»

C’est par cette expression que le grand historien Lucien Febvre désignait la pièce maîtresse qui fait l’originalité (pour le meilleur, mais aussi pour le pire) du système éducatif français, à savoir l’enseignement secondaire, et en particulier l’ensemble des lycées avec leurs pseudopodes dans le supérieur (classes préparatoires aux grandes écoles ou sections de techniciens supérieurs). Et ce cœur même de la singularité de l’Ecole française est tout particulièrement bien irrigué par le sang des temps modernes : l’argent.
C’est par cette expression que le grand historien Lucien Febvre désignait la pièce maîtresse qui fait l’originalité (pour le meilleur, mais aussi pour le pire) du système éducatif français, à savoir l’enseignement secondaire, et en particulier l’ensemble des lycées avec leurs pseudopodes dans le supérieur (classes préparatoires aux grandes écoles ou sections de techniciens supérieurs). Et ce cœur même de la singularité de l’Ecole française est tout particulièrement bien irrigué par le sang des temps modernes : l’argent.

Le coût annuel moyen d’un lycéen ( qu’il soit dans l’enseignement général, technologique ou professionnel ) s’élève en effet à 10350 euros, quand celui du collégien ne dépasse pas les 8000 euros et celui de l’écolier les 5000 euros.

 

Par ailleurs, alors que le coût annuel moyen d’un étudiant dans une université ne dépasse pas 7900 euros ( une dépense nettement inférieure à la moyenne des pays de l’OCDE ), les élèves des pseudopodes des lycées dans l’enseignement supérieur coûtent presque le double ( 14000 euros pour les élèves des classes préparatoire aux grandes écoles, 13 300 euros pour les sections de techniciens supérieurs ).

 

Dans ces conditions, on ne sera pas autrement surpris que le coût des élèves des lycées français et de leurs tentacules soit parmi les plus élevés ( et bien au-delà de la moyenne ) des pays de l’OCDE.

 

 

On a là une originalité foncière du système éducatif français ( qui va d’ailleurs bien au–delà de ces aspects financiers ), et qui s’explique d’abord par l’histoire. Ce centre de gravité singulier de l’Ecole française nous vient de Napoléon ( et de son décret du 17 mars 1808 sur l’ " Université " dont nous commémorons actuellement le bicentenaire ), qui met les lycées au centre de la reconstruction du dispositif scolaire, rebâtit l’enseignement supérieur ( notamment de lettres et de sciences ) à partir de ces mêmes lycées, tout en reprenant à son compte le développement des " grandes écoles " ( autre originalité française ) apparu durant les dernières années de la première République, notamment sous le Directoire.

 

Cette organisation singulière de l’enseignement supérieur français - dont presque la moitié est un prolongement ( privilégié ) direct ou indirect des lycées - a affaibli ( voire déséquilibré ) durablement les universités françaises, qui ont d’ailleurs désormais bien du mal à se situer et à exister fortement dans un monde universitaire à dimension de plus en plus internationale ( où l’on ne trouve pas ce dispositif, sauf dans une certaine mesure en Chine… ).

" Le tout puissant empire du milieu " a aussi en quelque sorte tiré vers ‘’le haut’’ (et vers la " spécialisation " sans doute outrancière ) le personnel enseignant du secondaire, chaque professeur devant avoir la possibilité d’acquérir son ‘’bâton de maréchal’’ dans une classe préparatoire aux grandes écoles ou dans une section de technicien supérieur ( que chaque établissement a tendance à souhaiter ).

Cela a eu également pour effet ( en vertu de la force singulière et de l’attraction du " tout puissant empire " ) que l’on pense finalement l’organisation entière des enseignements scolaires par ‘’le haut’’ ( voire d’’’en haut’’), ce qui a rendu ipso facto difficile une position correcte du problème de l’Ecole obligatoire ( de l’instruction obligatoire ). Comme l’ont montré dans leur ouvrage de 1989 " Le niveau monte " les sociologues Christian Baudelot et Roger Establet dans une métaphore suggestive : " Il reste encore aujourd’hui une quantité substantielle de jeunes qui sortent de l’école sans maîtriser les éléments fondamentaux d’un savoir minimum. L’élévation générale du niveau n’a exercé sur le leur aucun effet d’entraînement. Il n’y a aucune raison que la situation s’améliore tant qu’on comptera sur la hausse du plafond pour relever le plancher ".

 

 

Contrairement à ce que l’on pense généralement, les fondements mêmes de notre système scolaire datent non pas de l’Ecole de la troisième République mais de l’Empire. " Le tout puissant empire du milieu " vient du milieu de l’Empire. Doit-on rester sous cet empire de ‘’l’exception française’’ ? Son bi-centenaire ( 1808 -2008 ), pourrait être l’occasion d’un retour sur soi, et de débats de fond.

 

Mais on peut craindre aussi que les passions qui se cristallisent à nouveau actuellement sur les lycées et les mouvements lycéens conduisent à nous focaliser ( encore et toujours ) sur le " tout puissant empire du milieu " alors que la réforme de l’Ecole en France ne peut avoir d’issue positive que dans la conception et la mise en œuvre d’une bonne Ecole obligatoire d’une part et d’une bonne Université d’autre part. Mais comment faire ? Et comment passer d’un système à un autre, d’un certain type de centration à un autre ? Quelles dispositions transitoires pourrait-on imaginer allant dans ce sens ? Doit-on en finir avec l’’’Empire’’ ? Et le peut-on, en plein ‘’bonapartisme’’ ?

 

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