L'Ecole, un «sanctuaire»?

Mercredi, Vincent Peillon a réclamé qu'on « sanctuarise l'école », et jeudi l'Elysée a annoncé que « l'école et le temps de vie scolaire pourraient être sanctuarisés » si le rapport d'enquête administrative sur l'affaire Léonarda le recommandait . Quid du sens de la thématique de l'Ecole « sanctuaire »?

Mercredi, Vincent Peillon a réclamé qu'on « sanctuarise l'école », et jeudi l'Elysée a annoncé que « l'école et le temps de vie scolaire pourraient être sanctuarisés » si le rapport d'enquête administrative sur l'affaire Léonarda le recommandait . Quid du sens de la thématique de l'Ecole « sanctuaire »?

 

Elle a été particulièrement bien établie en son temps, celui de l'implantation de l'Ecole républicaine et laïque, par le sociologue Emile Durkeim. L’Eglise a en quelque sorte ‘’inventé’’ l’Ecole sous une forme institutionnelle forte (à l’instar d’un ‘’sanctuaire’’), dit-il, parce qu’elle avait un projet d’emprise universelle sur les âmes, celui de la ''conversion''. Pour Durkheim, qui écrit à la fin du XIX° siècle et qui tient à percer le secret profond de l’Ecole, y compris et surtout de l’école laïque de la troisième République, l’histoire de l’Ecole est celle de la longue ‘’laïcisation’’ de ce projet de « conversion » dont le contenu (Dieu et l’Eglise, ou la République une et indivisible) importe moins que la forme (celle du ‘’sanctuaire’’). C'est pourquoi l'Ecole doit avoir un espace-temps spécifique, avec des règles spécifiques, « hors du monde » et protégé de lui, de ses vicissitudes et de ses violences . Cela implique « l'exterritorialité ».

Soyons clair. Sur le plan juridique au sens fort, il n'existe pas d' « exterritorialité » en France en dehors des ambassades . La police peut intervenir en toute légalité dans les établissements scolaires (ou dans les lieux de culte). Même s'il peut exister des recommandations ou des circulaires administratives qui encadrent cette possibilité (mais c'est de l'ordre de l'administratif et non pas du juridique). Cependant, dans les représentations et dans l'ordre symbolique, il en va tout autrement, en particulier dans le cadre de la filiation historique avec la thématique de l'Ecole sanctuaire.

 

Cette filiation a été fortement renouée ces vingt dernières années avec notamment les interventions de François Bayrou . Le 20 mars 1996, le ministre de l’Education nationale François Bayrou présente au Conseil des ministres son plan de lutte contre la violence à l’Ecole. Il s’agit, selon ses propres termes, de " travailler à resanctuariser l’Ecole " : " l’Ecole doit être un sanctuaire ". Evènement rare dans un Conseil des ministres ( qui est dans les faits une simple chambre d’enregistrement ), le président de la République Jacques Chirac prend immédiatement la parole et invite les chefs d’établissement à " travailler avec le commissaire de police et le juge pour enfants du lieu ", en soulignant même que " la police, dans certains cas, doit pouvoir entrer à l’école ".

 

Mais François Bayrou n’œuvrera pas dans ce sens car il est fortement allergique à la présence de forces de l’ordre dans l’enceinte scolaire, et pour des raisons de fond. Il les développera d’ailleurs quelques années plus tard très clairement lorsque Nicolas Sarkozy ( comme il l’avait déjà fait dès janvier 2004 lorsqu’il était ministre de l’Intérieur) proposera de nouveau à la Convention sur l’éducation tenue par l’UMP le 22 février 2006 l’installation permanente de policiers dans les établissements qui en feraient la demande.

 

Dès le 11 mars 2006, la réplique de François Bayou est significative, et elle repose sur une toute autre conception de la ‘’resanctuarisation’’ de l’Ecole : " Retrouver un collège paisible, cela ne se fera pas avec des policiers dans les établissements scolaires, car si nous acceptons l’idée que la loide l’école est la même que celle de la rue, alors l’école a perdu. Les valeurs de la rue, c’est trop souvent – hélas ! – la loi du plus fort. Et la police est là pour imposer la force de la loi aux caïds qui veulent prendre le dessus. Les valeurs de l’école ce n’est pas la loi du plus fort, c’est la loi du respect, le respect du savoir, le respect de l’éducation, et le respect de l’autre.Si l’on veut sauverl’école, il faut défendre son système de valeurs ! ". Et le 13 février, lors de son passage sur France II, François Bayrou persiste et signe : envisager la présence de forces de l’ordre dans l’Ecole est " une erreur de la pensée, car la loi de l’école, ce sont les enseignants et les éducateurs ; si on met des policiers à l’école, c’est la défaite de l’éducation et ce sera la loi du plus fort ".

 

 François Bayrou défend et développe une certaine pensée – classique - du " sanctuaire " scolaire. Celle (si l’on peut dire !) de Nicolas Sarkozy est tout autre. Et cela se voit très bien lors d'un épisode qui est proche de celui qui défraye la chronique actuellement. Dans les années 2003-2004, Nicolas Sarkozy a commencé à faire aller chercher des enfants à l'école, pour des reconduites à la frontière. Mais les réactions de collectifs d'enseignants, d'élus, de militants ont alors gagné en ampleur avec notamment la création du « Réseau éducation sans frontières ». Une circulaire du ministère de l'Intérieur du 31 octobre 2005 a alors recommandé aux préfets d'éviter toute démarche en vue d'une reconduite à la frontière « dans l'enceinte scolaire ou dans ses abords », avec l'attendu suivant : «  pour des raisons évidentes ». Quid ? « Pour des raisons évidentes » ?

 

Le ministre de l'Education Vincent Peillon et l'Elysée invoquent, eux, l'« Ecole sanctuaire », ou la « sanctuarisation de l'Ecole et du temps de vie scolaire ». On attend la suite .


 

 

 

 

 

 

 

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