«Exceptions consolantes» et «pics superbes nés du peuple»....

Dans "Le Monde" de mardi dernier, la ministre de l'Education nationale Najat Vallaud-Belkacem s'est référée une seconde fois à ces deux «contre-exemples» là, exprimés en leur temps par Ferdinand Buisson et Alain ( pour mieux définir a contrario ce qu'elle entend elle-même poursuivre). Quid de «l'égalité des chances»?

    

En 1910, le radical-socialiste Ferdinand Buisson dépose un projet du type de ce qu'on appellera plus tard ''l'Ecole unique'', en s'en prenant à la division structurelle entre l'enseignement secondaire public (qui est resté payant) et l'enseignement primaire public (devenu gratuit en 1881). Les bourses ne sont pas, dit-il, une solution à cette division structurelle mais constituent seulement des « exceptions consolantes ». Dans un texte paru en septembre 1921 dans le « Manuel de l'enseignement primaire », Ferdinand Buisson ajoute : « une telle différence nous devient insupportable. Nous avons, pour la masquer, imaginé le système des bourses […]. Mais ces demi-mesures ne sauveront pas la nation qui se prive chaque année de quelques milliers d’intelligences hors ligne pour réserver ses faveurs aux médiocrités de la classe riche. Elle sera bientôt dépassée par les nations qui sauront mettre en valeur la totalité de leur capital humain, le plus précieux de tous les capitaux. Il faut donc aujourd’hui, par l’unité et la gratuité de l’enseignement, ouvrir aux masses elles-mêmes l’accès de la haute culture »

Au milieu de l'entre-deux-guerres, le philosophe Alain, très connu pour ses « Propos sur l'éducation » (et lui aussi dans la mouvance radicale-socialiste), n'y va pas par quatre chemins (c'est le moins que l'on puisse dire) : « Il semble que le professeur ait pour tâche de choisir une élite, et de décourager et rabattre tous les autres […]. Nous choisissons quelques génies et un certain nombre de talents supérieurs ; nous les estampillons, et nous faisons d'eux une aristocratie d'esprit qui s'allie à l'autre, et gouverne tyranniquement au nom de l'égalité ; admirable égalité, qui donne tout à ceux qui ont déjà beaucoup. Selon mon idée, il faudrait agir tout autrement [...].Tout l'effort des pouvoirs publics devrait s'employer à éclairer les masses par le dessous et par le dedans, au lieu de faire briller quelques pics superbes, quelques rois nés du peuple, et qui donnent un air de justice à l'inégalité. Mais qui pensent à ces choses ? Même les socialistes ne s'en font pas une idée nette . Je les vois empoisonnés de tyrannie et réclamant de bons rois. Il n'y a point de bons rois » ( in « Les Cent un Propos » d'Alain)

La ministre (socialiste) de l'Education nationale Najat Vallaud-Belkacem a pour sa part déclaré dans « Le Monde » du 19 janvier : « On a jusqu'à présent géré l'amont, le primaire et le collège essentiellement. Il est temps, en 2016, de se concentrer sur l'aval pour mettre les élèves dans une meilleure situation d'insertion post-baccalauréat. Les familles culturellement et socialement favorisées sont à l'aise avec les filières de l'après-bac quand beaucoup d'autres sont dans la confusion. Avec les « parcours d'excellence » nous considérons que l'accès à l'élite ne doit plus être la chasse gardée des milieux privilégiés […] Je crois en l'élite, à condition qu'elle soit ouverte et renouvelée. A condition de mener une lutte contre le rétrécissement, l'appauvrissement de son vivier. Autrement dit, qu'on refuse l'élitisme dynastique, mâtiné de trop rares réussites d'enfants du peuple qui nous donnent bonne conscience mais ne changent rien aux dysfonctionnements de l'école. Ce que Ferdinand Buisson appelait les « exceptions consolantes » ou que le philosophe Alain nommait les « pics superbes nés du peuple » utilisés, ajoutait-il, pour « donner un air de justice à l'inégalité ».

On ne saurait terminer cette revue historique sans mentionner le troisième radical-socialiste le plus célèbre de l'entre-deux guerres en l'occurrence, à savoir le ministre de l'Education nationale du Front populaire Jean Zay lors de sa présentation de la création de la classe de ''fin d'études''(une justification très curieuse pour nous : car décidément, on peut le voir là, l'Histoire passe)..

« Cette classe ne saurait à aucun degré être considérée comme un refuge pour les enfants incapables de faire autre chose ; elle recevra beaucoup d'excellents élèves qui, pour des raisons variées, ne chercheront pas leur place dans le second degré ».

On perçoit là le fait que les représentations de la ''démocratisation'' (dans et par l'école) ont une histoire évolutive (et que la vision toute simple d'un rôle d''''ascenseur social'' consubstantiel à l'''école républicaine'' est pour le moins contestable). Jean Zay fait partie indéniablement des progressistes de son époque qui pensent que les élèves ''doués'' d'origines populaires doivent pouvoir faire des études secondaires si la demande en est faite ; mais il ne trouve rien à redire (loin s'en faut) à ce que « beaucoup d'excellents élèves, qui pour des raisons variées ne chercheront pas leur place dans le second degré » finissent leur scolarité à 14 ans dans une « classe de fin d'études » . Ainsi va la marche réelle et historique de la ''démocratisation'', avec ses pionniers et ''éclaireurs'' réels, car Jean Zay en a été manifestement un pour son époque...

 

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