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Billet de blog 21 avril 2014

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Le vote des femmes, mis à l'écart de l'histoire

Le 21 avril 1944, le Comité français de libération nationale publie une ordonnance, signée par le général de Gaulle, portant organisation des pouvoirs publics en France après la Libération. Article 17 : « Les femmes sont électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes ». Un an plus tard, les femmes votent effectivement pour la première fois, aux élections municipales d'avril 1945.

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Le 21 avril 1944, le Comité français de libération nationale publie une ordonnance, signée par le général de Gaulle, portant organisation des pouvoirs publics en France après la Libération. Article 17 : « Les femmes sont électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes ». Un an plus tard, les femmes votent effectivement pour la première fois, aux élections municipales d'avril 1945.

Serait-ce un « détail » de la Seconde guerre mondiale ? Toujours est-il que la décision prise le 21 avril 1944 a mis du temps pour trouver une place un peu significative dans les manuels d'histoire et qu'elle a été foncièrement minorée dans les « Mémoires » (dont celles de l'un de ses plus importants protagonistes, le général de Gaulle).

Ce qui est proprement sidérant, c'est que la quasi totalité des manuels d'histoire de l'école élémentaire que j'ai pu consulter dans le cadre d'un travail sur la place des femmes dans les manuels d'histoire qui paraissent sous la IV° République font totalement le silence sur ce qui devrait pourtant être un événement historique et politique de première importance : pour la première fois, en France, la moitié de l'humanité a pu voter.

Deux seulement mentionnent l'événement. Est-ce un hasard si, pour l'un d'entre eux, une femme à l'autorité reconnue se détache parmi les auteurs (Mme Vidal de la Blache). Encore est-ce d'une grande sobriété : « Depuis la Libération, la France est redevenue une République ; les Françaises votent comme les Français ». Tous les manuels d'histoire de l'école élémentaire, y compris celui-là, continuent d'évoquer sans problème l'instauration du « suffrage universel »...en 1848.

Il faut attendre le début des années 1980 (et un arrêté ministériel du 12 juillet 1982 contre les « préjugés sexistes »), pour que tous les manuels d'histoire de l'école élémentaire qui paraissent alors signalent l'instauration du vote des femmes à la Libération. Mais cela ne les amène pas tous ipso facto à remettre en cause la formulation de l'instauration du suffrage « universel » en ...1848.

On arrive ensuite, peu à peu, à des formulations plus claires telles que « En 1848, l'égalité politique entre tous est réalisée par le suffrage universel ( pour les hommes seulement). Pour la première fois, en 1945, les femmes votent » ( Colin, 1985). Dans les toutes dernières années du XXième siècle, et seulement à ce moment là, cela devient la règle générale, et dans des formulations plus nettes : « Au XIX° siècle, le droit de vote n'est accordé qu'aux hommes. Les femmes n'obtiendront le droit de vote qu'en 1945 » ( Hachette, 1996).

La place fugitive qu'occupe la relation de cet « événement historique » dans les « Mémoires » du général de Gaulle est non moins remarquable et significative. Alors qu'il consacre pourtant six pages à la création de l'Assemblée consultative d'Alger, à sa composition, à ses objectifs ( dont en particulier l'organisation des pouvoirs futurs) , le général de Gaulle se limite à trois lignes, en passant, pour évoquer l'extension du droit de vote aux femmes : « En outre les droits de vote et d'éligibilité étaient attribués aux femmes, mettant un terme à de controverses qui duraient depuis cinquante ans ». Et c'est tout.

Il y a eu, de fait, une quasi-conspiration du silence au moment même où s'est exercé pour la première fois le suffrage vraiment universel masculin et féminin (cf mon livre « L'histoire des femmes publiques contée aux enfants », PUF,2001). Il est vrai, comme l'ont souligné Albert et Nicole du Roy, que l'instauration du suffrage universel a été « le fruit d'un concours de circonstances plus qu'une volonté. Comme s'il fallait le séisme le plus profond [ la Deuxième guerre mondiale ] pour que cette révolution intime, passant inaperçue, soit accomplie. A la sauvette » ( « Citoyennes ! Il y a 50 ans le vote des femmes », Flammarion, 1994). Et cela n'a pas été sans conséquences, durables...

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