La droite n'a jamais vraiment accepté l'ambition du collège unique initié par Valéry Giscard d'Estaing en 1975. Et les invectives ont durablement fleuri, même au sein de l'UDF, le parti du président (y compris de la part de François Bayrou).

Ainsi Jean-Marie Benoist, pourtant candidat UDF aux législatives de 1978 contre Georges Marchais, a mené la charge dans un livre paru en 1980 : « La génération sacrifiée ; les dégâts de la réforme de l’enseignement ». Il accuse le collège unique  « d’aller vers le règne de l’uniformité, digne des démocraties populaires et vers la dépersonnalisation absolue, celle des steppes et des supermarchés ». Il condamne cet « égalitarisme absurde, forcené, uniformisateur et lacunaire ». « Ce mythe égalitaire – précise-t-il – est digne de ce peuple de guillotineurs que nous sommes depuis 1793, et se traduit par la culpabilisation de tout aristocratisme, de tout élitisme dans le savoir : raccourcir ce qui dépasse, ce qui excelle, voilà le mot d’ordre ».

Et cela a continué. A la rentrée 1993, l'UDF François Bayrou, alors ministre de l'Education nationale depuis six mois, lance une formule destinée à faire mouche : « collège unique, collège inique ».

Il pense devoir s'en défendre maintenant, lorsqu'on lui rappelle cette pique assassine : « Faux, rétorque aujourd'hui M. Bayrou » (cf « Le Monde «  du 20 mai 2015).

Mais les faits sont têtus. Et l'Histoire, elle, ne ment pas. On n'en prendra pour preuve que le témoignage historique de René Haby : sa tribune dans « Le Monde » du 21 octobre 1993 : « Il y a quelque temps déjà, M. Bayrou, professeur agrégé de lettres classiques, a écrit qu’il n’aimait pas le ‘’ collège unique ‘’. C’était son droit. Aujourd’hui, par un jeu de mots inacceptable, il le qualifie de collège ‘’ inique ‘' [...]. L’expression ‘’ collège unique ‘’ a été inventée et utilisée pour la première fois, en 1975, par le Président de la République Valéry Giscard d’Estaing […]. Le fait nouveau de proposer à tous les jeunes Français de suivre ensemble un ‘’ tronc commun ‘’ de formation, prolongeant et élevant celle de l’école primaire, était une option sociale très volontariste. Elle marquait l’action gouvernementale de l’époque au même titre que la législation sur l’interruption volontaire de grossesse ou l’attribution du droit de vote à dix-huit ans […]. Comment ! Voici une nation évoluée qui, depuis vingt ans, vivrait dans l’erreur la plus complète concernant la conception d’un des étages essentiels de son organisation scolaire. Professeurs et dirigeants auraient été, durant cette longue période, les instruments de l’ ‘’ iniquité ‘’ ![…]. Aucun juge n’a le droit de brandir l’accusation d’ ‘’ iniquité ‘’ à propos d’un tel sujet ».

Valéry Giscard d'Estaing ne s'est jamais départi de l'ambition qui l'animait en lançant le « collège unique », tout en soulignant ce qui restait à faire pour que ce « collège unique » soit effectivement fondé. Ainsi , par exemple, dans « Le Monde » du 26 avril 2001 : « Tout le monde devait aller au collège, et tous les collèges devaient être les mêmes. Dans mon esprit, ceci devait s’accompagner d’une réflexion sur la définition de ce savoir commun qui devait être identique. Cette réflexion n'a pas été poursuivie, et cette partie de la réforme n'a pas été traitée depuis. Il n’y a pas eu ce travail sur la définition du savoir de base, sur cette pédagogie commune et nouvelle […]. Le débat doit se concentrer sur cette question : quels savoirs donner à cet ensemble de jeunes, qui constituent un acquis culturel commun, qui les préparent à la vie professionnelle et placent sur un pied d’égalité leurs différentes orientations. On n’a guère avancé depuis vingt-cinq ans. Au lieu d’avoir rabattu tout l’enseignement des collèges vers l’enseignement général, les rapprochant des classes de la 6° à la 3° des lycées d’autrefois, en un peu dégradé, il aurait mieux valu en faire une nouvelle étape de la construction du cycle scolaire »

On en est enfin là. Il s'agit de terminer cette tâche pour fonder vraiment le collège unique sur une base culturelle commune. Ou alors, ce sera la fin de la perspective d'un ''collège unique'' et de l'ambition d'une scolarité obligatoire ambitieuse et aux obligations effectives. On a déjà accompli une partie du chemin en définissant le « socle commun de connaissances, de compétences et de culture » et les programmes de l'école maternelle. Reste à finir le travail pour ceux de l'élémentaire et du collège : c'est actuellement le moment de la concertation dans les établissements scolaires jusqu'au 12 juin et une étape qui peut être historique (on l'attend depuis 40 ans !). On comprend que cela peut susciter de fortes réactions chez certains...

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La France compte 65 millions de consommateurs, et presque autant de sélectionneurs des Bleus.

On peut ajouter un nombre équivalent de réformateurs de l'Education Nationale.