Loiseau rare: «à l'Ecole d'enseigner les racines chrétiennes de l'Europe». Bigre!

Cette tête de liste bien connue vient de déclarer: «qui doit enseigner les racines, notamment chrétiennes - et les autres - de l'Europe? C'est le travail des enseignants». Mais les enseignants peuvent-ils (et doivent-ils... ) enseigner des notions éminemment contestables?

On rappellera ici ce que disait par exemple le grand historien Paul Veyne dans "Le Monde des religions'' du 28 décembre 2016 :

"La question des origines chrétiennes de la France continue d'agiter le débat public. Quelle est votre opinion sur la question ?

C'est le type même de la fausse question. Comme je l'ai écrit dans mon ouvrage ''Quand notre monde est devenu chrétien'', « ce n'est pas le christianisme qui est à la racine de l'Europe, c'est l'Europe actuelle qui inspire le christianisme ou certaines de ses versions ». La religion est une des composantes d'une civilisation, et non la matrice - sinon, tous les pays de culture chrétienne se ressembleraient, ce qui est loin d'être le cas ; et ces sociétés resteraient figées dans le temps, ce qui n'est pas plus le cas. Certes, le christianisme a pu contribuer à préparer le terrain à certaines valeurs. Mais, de fait, il n'a cessé, au fil des siècles, de changer et de s'adapter. Voyez par exemple le courant des catholiques sociaux de gauche : ce christianisme charitable qui oeuvre pour le bien-être du prolétariat découle directement du mouvement ouvrier socialiste du XIXe siècle. De même, il existe des courants du christianisme qui se revendiquent féministes et laïques. Mais auraient-ils existé s'il n'y avait eu, auparavant, la révolution féministe ? Et la laïcité, ce ne sont pas les chrétiens qui l'ont inventée : ils s'y sont opposés en 1905 ! En réalité, le christianisme se transforme en fonction de ce que devient la culture française, et s'y adapte.

Vous allez jusqu'à contester l'idée même de « racines ».

Aucune société, aucune culture, n'est fondée sur une doctrine unique. Comme toutes les civilisations, l'Europe s'est faite par étapes, aucune de ses composantes n'étant plus originelle qu'une autre. Tout évolue, tout change, sans arrêt".

Après le début de cette sortie aventureuse sur les ''racines notamment chrétiennes'', Nathalie Loiseau a continué en ajoutant: "Quel est notre travail à nous, celui du politique? C'est dire ce que nous voulons pour l'Europe d'aujourd'hui et de demain''.

En l'occurrence, et compte tenu du contexte, il n'est sans doute pas alors inutile de revenir à l'allocution prononcée par Mgr Lustiger le 3 mai 1995 à Berlin (et que j'ai reproduite dans l'un de mes ouvrages paru chez Nathan en 1996: "L'Ecole ''à la française'' en danger?'') : L'ex-archevêque de Paris plaide pour l'oecuménisme chrétien, ''un roc pour fonder la maison Europe'': "L'accueil de la Révélation, la Bible et l'Evangile ont formé le socle sur lequel a pu se construire l'identité européenne. Mais le socle s'est fragmenté lorsque chacune des cultures des nations que rassemble l'histoire européenne a voulu s'approprier et monopoliser l'identité chrétienne [...] L'histoire fait aux chrétiens le devoir d'assurer par leur foi et leur unité le socle sur lequel la maison européenne doit être bâtie. Une Europe pluraliste qui n'a jamais cessé d'abriter un très grand nombre de cultures et d'expériences humaines, mais qui a reçu de la tradition biblique et chrétienne son principe d'unité. Il en résulte que l'unité des chrétiens est la condition de la construction de l'Europe"

Serait-ce ce que signifient in fine, politiquement, ''les racines, notamment chrétiennes'', de l'Europe?

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