Le « grand oral » ne donne pas une place sans précédent à l'oral au bac

L'annonce d'une épreuve de « grand oral » au baccalauréat a fait grand bruit. Encore convient-il de mettre cela en perspective historique pour en apprécier (et en relativiser) la nouveauté et mieux entrer dans la problématique des rôles respectifs joués par l'écrit et l'oral dans les épreuves du baccalauréat au cours de sa longue marche.

L’institution du « baccalauréat » sous sa forme moderne par Napoléon I, en 1808, a été le point de départ des baccalauréats dits « généraux » que nous connaissons. Mais avec une grande différence au début, puisqu'il s'agissait uniquement d'un examen oral qui durait entre une demi-heure au moins et trois-quarts d'heure au plus. Les examinateurs se contentaient le plus souvent de l'explication orale d'un texte à partir duquel on posait également quelques questions ad hoc.
En 1830, l'arrêté du 9 février prescrit que « tout candidat au baccalauréat sera tenu d'écrire instantanément un morceau de français, soit de sa composition, soit en traduisant un passage d'un auteur classique ». Ce moment d'écrit fugitif au cours de l'oral est censé répondre à une préoccupation énoncée quelques années plus tôt dans une circulaire ministérielle : « nous devons avouer que nous recevons parfois des lettres ou des réclamations d'individus pourvus du grade du baccalauréat, et dont le style et l'orthographe offrent la preuve d'une honteuse ignorance. »
En 1840, une véritable épreuve écrite ( une version latine) à caractère éliminatoire et préalable à l'épreuve orale est substituée au « morceau de français » introduit en 1830 en plein cours de l'épreuve orale
L'écrit va s'alourdir peu à peu. En 1852 on ajoute une composition latine de trois heures à la version latine de deux heures. En 1864, le ministre de l'Instruction publique Victor Duruy rajoute en sus une épreuve écrite sur un sujet de philosophie de quatre heures.

Au cours des années, les épreuves écrites et orales prennent  de plus en plus d'ampleur et se diversifient tant et si bien que les décrets du 9 avril et du 25 juillet 1874 divisent en deux le baccalauréat ès lettres. À l'écrit de la première partie (passé en rhétorique, l'équivalent de notre classe de première) une version latine et une composition latine ; à l'oral, des explications d'auteurs grecs, latins, français et des interrogations sur la rhétorique et la littérature classique, l'histoire, la géographie. À l'écrit de la deuxième partie (passée en classe de philosophie), une dissertation de philosophie et la traduction d'un texte de langue étrangère ; à l'oral, des interrogations sur la philosophie, les sciences mathématiques, les sciences physiques et naturelles, une langue vivante, l'histoire et la géographie. On tient là l'architecture foncière du baccalauréat tel qu'il va être jusqu'au début des années 1960, les autres baccalauréats s'alignant finalement pour l'essentiel sur cette architecture.
Il est difficile de savoir dans quelle mesure la question de la pertinence d'évaluer la maîtrise de telle ou telle matière par des épreuves écrites ou bien par des épreuves orales a pu compter dans les choix qui ont eu lieu. Et pourtant on ne devrait pas perdre de vue que la préparation à l'oral est dans l'école française nettement moins assurée que la préparation à l'écrit ; sans compter que cela peut avoir des effets différenciés selon les origines socio-culturelles des élèves.
Quoiqu'il en soit, il est évident que cela n'a pas été en tout cas le souci premier lors des turbulences des modifications des épreuves du baccalauréat durant la décennie gaullienne. La commodité (explorée tous azimuts, avec des changements « brutaux ») de l'organisation des épreuves du baccalauréat en vue de sa « simplification » semble l'avoir nettement emporté.
Pour rappel : en 1959, on supprime l'oral sauf pour les langues vivantes. En 1960, on supprime la seconde session de rattrapage, mais on la remplace par un oral de rattrapage qui a lieu sur le champ pour les élèves qui ont au moins 7/20. En 1965, on rétablit la session de rattrapage en septembre avec un écrit et un oral. En 1967 on supprime à nouveau la session de septembre, mais on rétablit un oral de rattrapage. En 1969, fin du baccalauréat en deux temps : ne subsiste en première qu'une épreuve de français « par anticipation ».
Mais il y a bien eu à ce moment-là une vraie simplification de l'organisation du baccalauréat. Il ne faudrait en effet pas oublier qu'on en était à un baccalauréat en deux parties avec écrit et oral pour la plupart des matières à la fois en première et en terminale (avec, en sus, des sessions de « rattrapage » organisées tout à fait sur le même modèle à la fin des grandes vacances). On verra, par comparaison, ce qu'il en sera pour la simplification du baccalauréat en cours.

Pour l'organisation du baccalauréat en 1968, pas d'états d'âme non plus. Le « simple et le pratique » (selon une formule célèbre postérieure de Jean-Pierre Chevènement), l'a emporté finalement, dans un contexte particulier, sur toute autre considération : un « simple » oral.

Extraits de mon dernier livre « L'école d'aujourd'hui à la lumière de l'histoire » paru chez Odile Jacob en mars dernier Pages 234-236 et  241-242

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