Nos ancêtres les Gaulois! Le contresens

Face à l'inculture sarkoziste, on peut relire un billet que j'avais mis sur Médiapart le 28 décembre 2015 à propos du sens de "Nos ancêtres les Gaulois'' pour Lavisse, l'auteur du manuel archétypique d'histoire de France pour l'école communale de la troisième République,

Que dit Lavisse dans son manuel d'histoire de France pour le cours élémentaire datant de 1884 ? «  Autrefois notre pays s'appelait la Gaule. Vous voyez en haut et à droite de la page un Gaulois. Il a les cheveux très longs. Son manteau est fait d'une peau de bête. Si vous rencontriez un homme comme celui-là dans la rue, vous croiriez que c'est un sauvage. Le garçon va suivre son père à la chasse. Il n'ira pas à l'école pour une bonne raison : c'est qu'il n'y a pas d'école en Gaule. Vous, vous ne voudriez pas être ignorants comme ces petits-là […]. Vous voyez maintenant une ville gauloise. Vous devez être étonné de voir une si belle ville en Gaule car vous avez vu auparavant une maison gauloise bien misérable ! Des enfants vont à l'école. Qu'est-il donc arrivé ? Il est arrivé que les Romains sont devenus les maîtres de la Gaule. Les Romains savaient faire beaucoup de choses que les Gaulois ne savaient pas faire. Mais les Gaulois étaient très intelligents. Ils apprirent à faire tout ce que faisaient les Romains. Alors ils bâtirent de belles villes. Ils s'habillèrent comme les Romains. Et les enfants allèrent à l'école

On a beaucoup glosé sur les manuels d'histoire commençant par « nos ancêtres les Gaulois » (à l'instar du manuel fondateur de Lavisse). Mais le mythe fondateur est en réalité « gallo-romain » (au rebours des modernes albums d'Astérix, rétifs à l'acculturation gallo-romaine) : le passage de la ''sauvagerie'' à la ''civilisation'' dans un cadre national. Les Gaulois sont moins nos ancêtres à suivre que la figure des ''barbares'' que nous ne sommes plus, que nous ne devons plus être.

Sous la troisième République, la France et son école républicaine se pensent comme étant à la tête de ''la civilisation''. L'identification – neuve et singulière – de la nation et de la République le permet. Ernest Lavisse et son « Histoire de France » en développent le sens : « C'est après la Révolution que la France devient vraiment une patrie. La Révolution a supprimé les trois ordres : le clergé, la noblesse, le tiers état entre lesquels le peuple était divisé […]. La Révolution a mis dans les âmes françaises l'amour de la justice, de l'égalité, de la liberté. On est fier d'être un grand peuple qui doit montrer le chemin aux autres peuples »

Le régime républicain est l'avenir des autres nations. La France républicaine éclaire et « montre le chemin  aux autres peuples ». La France est la championne des libertés politiques. Sa particularité (qui flatte l'ego national) est d'être à l'avant-garde de'' la civilisation''. Les autres peuples, les autres nations, sont dans le particulier, dans le pluriel des cultures. La France a pour particularité d'être à la tête du déploiement de l'universel, d'en être la tête. Le singulier et l'universel sont réconciliés dans l'incarnation d'une particularité d'avant-garde

L'historienne Mona Ozouf a donné très clairement le fin mot de cette histoire : « Ce patriotisme comporte sa nuance spécifique ; naître Français, c'est trouver dans son berceau une histoire miraculeusement pédagogique ; c'est l'assurance d'être nourri par l'institutrice des nations ; c'est avoir pour patrie la liberté, la justice, la tolérance. La nation dont les petits Français héritent est aussi celle qu'ils élisent dans le ''plébiscite de tous les jours'' dont parlait Renan. Aucun intervalle entre la nation empirique et la nation rationnelle dans une identification tranquille de la France à l'universel démocratique » ( « Histoire et instruction civique », in Le Débat, n° 34, mars 1985).

 



 

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