Il a été l'un des principaux promoteurs de la « réforme du collège » (zone sensible par excellence) qui lui a apporté à la fois une forte notoriété et son lot d'invectives collatérales lors de son rapport remis en décembre 1982 au ministre Alain Savary : « Pour un collège démocratique ».

Louis Legrand est né en 1921. Après avoir enseigné l'allemand dans un cours complémentaire puis l'histoire-géographie, le français et l'allemand dans une école primaire supérieure pendant la guerre, il obtient sa licence de philosophie et devient professeur de philosophie au lycée de Vesoul. En 1950 il est nommé inspecteur primaire, puis promu inspecteur d'académie en 1962 et affecté à Belfort où il est chargé de créer l'inspection académique.

En 1966, Louis Legrand est nommé directeur de recherche à l'Institut pédagogique (dénommé ensuite INRDP puis INRP). C'est là qu'il lance une recherche spécifique promise à un certain avenir, celle des « collèges expérimentaux ».

La première phase de la recherche qui dure de 1967 à 1975 rompt avec l'organisation en filières distinctes qui avait été établie lors de la création des CES (collèges d'enseignement secondaire) en 1963 : elle réunit les élèves en groupes de niveau homogène dans certaines matières et de niveau hétérogène dans d'autres, de façon à permettre la mise en œuvre d'une ''pédagogie différenciée'' selon les besoins. Les évaluations réalisées alors (ce qui est une première) montrent que les inégalités de résultats scolaires selon l'origine socio-culturelle ont certes diminué, mais de façon limitée.

La seconde phase de la recherche qui dure de 1977 à 1980 est donc plus radicale. L'enseignement ne doit plus être dispensé par un professeur à une classe, mais par des équipes de professeurs décidant collégialement des actions qu'ils conduisent au sein d'un ensemble comprenant environ cent élèves . Le ''tutorat'', pris en charge par des ''professeurs-tuteurs'' doit permettre d'apporter une aide individualisée à chaque élève. L'emploi du temps doit être élaboré conjointement par le chef d'établissement et l'équipe de professeurs de façon à permettre des groupements d'élèves dans les disciplines nécessitant une homogénéité du groupe et une pédagogie différenciée, et d'autres groupements pour des activités inter-ou pluridisciplinaires.

En 1981, la gauche arrive pour la première fois au pouvoir depuis le début de la Cinquième République. Le ministre de l'Education nationale Alain Savary propose à Louis Legrand de prendre le poste de Directeur des collèges au ministère. Mais Louis Legrand décline cette offre et préfère conduire dans un premier temps une mission dont la finalité serait de faire des propositions pour une ''rénovation des collèges''. Entouré d'un petit groupe de pilotage, il décide d'engager une vaste consultation qui aboutit en décembre 1982 à la remise au ministre Alain Savary d'un volumineux rapport dont les propositions s'inspirent de la ''pédagogie active'' (à laquelle Louis Legrand n'a cessé de se référer depuis sa jeunesse) et de l'expérience des ''collèges expérimentaux'' : « Pour un  collège démocratique ».

Le principe de l’hétérogénéité du collège demeure, mais l’organisation en classes cède le pas à une organisation en « ensembles » de 104 élèves maximum, comportant des « divisions de base » de 26 élèves chacune, également hétérogènes. Les professeurs affectés à un ensemble forment une équipe pédagogique et décident, après un temps d’observation, « la constitution de divisions homogènes par matière ». Ce sont des « groupes de niveau » temporaires en français, mathématiques, langues vivantes ; pour les élèves faibles, ces groupes ont des effectifs réduits.à quinze jeunes pendant un an. Le futur professeur de collège doit être formé à une « famille » de disciplines et, au moins en sixième-cinquième, aura une « polyvalence d’exercice ».

Centrées autour de la pédagogie du projet, les méthodes employées doivent avoir un caractère inductif et motivant, permettant à l’élève de fonder réellement son orientation sur des choix responsables. Pour l’aider dans ses choix et le soutenir au long de sa scolarité de premier cycle, un dispositif qui a ses origines dans la tradition pédagogique anglo-saxonne est préconisé : le « tutorat ». Choisi par les élèves, le tuteur est un professeur qui prend en charge un groupe de douze élèves.

Groupes de niveau, tutorat, redéfinition des services : cela est potentiellement explosif, et le ministre Savary opte pour la prudence. Finalement rien de décisif n’est décidé...

Par ailleurs, il avait été prévu qu'après la remise du rapport, Louis Legrand devienne Directeur des collèges et organise la mise en œuvre de ses propositions. Dans ce contexte, et alors que le SNES s'y oppose (notamment en raison de son hostilité à la redéfinition du métier d'enseignant qui se dégage du rapport), Louis Legrand ne devient pas Directeur des collèges au ministère et redevient professeur de sciences de l'éducation à l'université de Strasbourg, jusqu'à la fin de sa vie qui s'est terminée hier.

Les polémiques n'avaient en effet cessé d'enfler à la suite du rapport de décembre 1982. Au congrès du SNES de mars 1983 « ce qui est vraiment insupportable, explique un militant, c'est le rapport Legrand. Pensez donc, voilà un monsieur – de surcroît ''mouillé'' dans des commissions de travail sous l'''ancien régime''- qui arrive pour dire aux profs ''ce qu'ils doivent faire'', qui propose d'augmenter leurs horaires de service, qui veut les transformer en assistantes sociales » ( « Le Matin » du 24 mars 1983).

Dès janvier 1983, le secrétaire national du SNES, Gérard Alaphilippe, avait tenté de donner le ton : « Nous regrettons que le chargé de mission sur les collèges n'ait pas eu le souci de faire adhérer la masse des enseignants aux changements nécessaires. En avançant d'inadmissibles propositions qui auraient pour résultat d'aggraver les conditions de travail […] Louis Legrand a créé un mouvement de légitime défense dont nous sommes les premiers à regretter qu'il a parfois conduit à la remise en cause de changements cependant indispensables » (« Le Monde » du 25 janvier 1983).

Début février 1983, dans « Révolution » (l'hebdomadaire du Parti communiste, qui est encore alors l'allié du Parti socialiste au gouvernement), on peut lire conjointement un article où il est dit : « Faut-il bouder le travail d'équipe, la concertation entre enseignants ? La délibération collective des buts à atteindre, des modes pour y parvenir, l'examen collectif des résultats obtenus, n'est-ce pas là le passage obligé d'un engagement personnel plus cohérent, plus productif des enseignants ? Enfin , peut-on, comme le font certains enseignants, rejeter violemment l'idée de tutorat ? » et un courrier des lecteurs dénonçant « une mise en cause des profs », la collusion avec « tout ce que le mouvement syndical a produit de réformistes, le SNI, le SGEN-CFDT », « la charité chrétienne, le boy-scoutisme et le pelotage des élèves".

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