Jeudi, une journée d'action dans le secondaire. What else?

A l'appel de plusieurs syndicats d'enseignants et de lycéens une journée de manifestations et de grèves qu'ils estiment importante aura lieu contre divers aspects de la politique scolaire actuelle. Les ''Stylos rouges'' doutent que ce type d'action puisse être efficace et l'emporter. Mais que proposer d'autres? Retour sur un épisode historique significatif, celui du premier semestre 2003.

Le 28 janvier 2003 les cinq principales fédérations de l'Education nationale (la FSU, l'UNSA-Education, le SGEN-CFDT, la Ferc-CGT et la FEN) appellent à une grève d'un jour contre "l'abandon de la priorité à l'éducation". Ils jugent que "le premier ministre n'a apporté aucune réponse concrète aux revendications "des personnels de l'éducation.

Une seconde journée nationale de grève a lieu le 18 mars 2003. Elle est moins suivie que la première, alors même que l'annonce de la décentralisation de quelque 110000 personnels non-enseignants dans le giron des collectivités locales a été faite. Selon le ministère 30% des enseignants du primaire, 34% des enseignants de collèges et 26 % des professeurs de lycée , ont fait grève . A peine 26% des personnels ATOS (administratif, technique, ouvrier et de service) ont suivi le mouvement (alors qu'ils étaient les premiers concernés).

A partir de mai 2003, la question des retraites s'ajoute à ce contentieux (il est notamment annoncé que les personnels vont subir l'allongement progressif de la cotisation de 37,5 annuités à 40 annuités). Dix autres journées nationales de grève vont alors se succéder jusqu'au 19 juin 2003, date à laquelle le ministère de l'Education nationale annonce 10,6 % d'enseignants grévistes en moyenne dans les écoles, 12 % dans les collèges, 6% dans les lycées généraux, 4% dans les lycées professionnels; et 6 % de grévistes parmi les personnels non-enseignants.

Les onze appels nationaux à des journées de grève ont rythmé des temps forts nationaux des actions syndicales. Mais à partir de fin avril et surtout de mai 2003, le mouvement s'est amplifié et durci à partir d'initiatives locales qui ont pu être particulièrement fortes dans certaines régions: les académies de Créteil, de Montpellier, d'Aix-Marseille et de la Réunion.

Il y a eu des occupations de rectorats et d'inspections académiques, des blocages de dépôt de bus ou de péages autoroutiers, des opérations escargots sur les routes, des jets d'exemplaires du livre du ministre de l'Education nationale Luc Ferry, des menaces sur la tenue du baccalauréat.

Selon Denis Paget (le co-secrétaire général du SNES-FSU, le principal syndicat des enseignants de collège et de lycée) "les formes policées du syndicalisme ont tendance à céder le pas à des formes plus radicales [...]. Les gens de ma génération portent en eux une espèce de légalisme et de respect du métier. Cela apparaît beaucoup moins fort chez les jeunes enseignants".

Des enseignants - et là encore surtout des jeunes - se retrouvent aussi sur Internet. Depuis fin mai 2003, plusieurs sites relaient les interrogations à propos de la suite à donner au mouvement. Sur ''20pourtous.free.fr'', des professeurs proposent par exemple d'''attribuer automatiquement 20 à tous les élèves". D'autres , comme ''reseaudesbahuts.lautre.net'' veulent réfléchir ''sur la durée à une contre-offensive à la destruction programmée de l'Education nationale".

Signe des temps (de nouveaux temps) "Le Monde'' du 25 avril 2003 titre: "Bataille virtuelle sur Internet":"Le Web prend un peu plus chaque jour l'allure d'une gigantesque assemblée générale électronique: on y débat, on s'y engueule [...]. Tour à tour, FO, la CGT, le Groupe des Dix-Solidaires ont vu leur messagerie bloquée par un afflux de courriers électroniques identiques destinés à soutenir la réforme [...]. Une association d'adhérents de l'UMP, la Droite libre, a revendiqué cette ''contre-manifestation électronique: ils bloquent la France, nous bloquons leur mail''

L'usage d'Internet a pu aussi favoriser la discussion des mots d'ordre des syndicats et la constitution plus ou moins formelle de coordinations locales débouchant sur des grèves ''reconductibles'', en continu, par périodes plus ou moins longues.

Cela a toujours été minoritaire; mais, au plus fort de l'action, les syndicats du second degré ont estimé à environ 3000 le nombre des collèges et lycées publics (sur 7800) touchés dans des proportions variables par des mouvements de grèves reconductibles, eux-mêmes plus ou moins longs.

Or une jurisprudence du Conseil d'Etat (arrêt Omont de 1978) prévoit la possibilité de défalquer les jours non travaillés (les mercredis par exemple) , les week-ends et les jours fériés, compris entre deux journées de grèves. Ce mode de calcul, qui peut paraître étonnant, vise à corriger les effets du prélèvement par ''trentième'' ( une journée de grève, en application d'une loi de 1977, prévoit la retenue d'un trentième de salaire et des primes mensuelles par jour de grève): sans cette jurisprudence, un enseignant en grève reconductible pourrait percevoir jusqu'à un tiers de son traitement même s'il n'effectue aucune heure de cours (du fait du ''paiement'' des trentièmes correspondant aux week-ends et jours fériés). Les grèves reconductibles ont pu être fort douloureuses financièrement, et certains s'en souviennent encore.

Peu à peu, on se rapproche de la mi-juin où les épreuves du baccalauréat vont commencer par celles de philosophie. La question du boycott du baccalauréat est posée. In fine les syndicats d'enseignants sont contre.

Une enquête par sondage menée fin mai 2003 par l'institut CSA sur "L'image des syndicats d'enseignants auprès des Français" indique que 88% des sondés ont dit être d'accord avec l'assertion suivante: "l'exercice du droit de grève ne doit pas empêcher les élèves de passer leurs examens" (dont 72% ''tout à fait d'accord'').

Le ministère a rappelé aux recteurs (fin mai 2003 également) quelles doivent être les mesures à adopter. Si des enseignants convoqués comme jury aux examens font savoir qu'ils ne se présenteront pas, les recteurs peuvent les requérir individuellement et par courrier. Il ne s'agit pas d'une réquisition, comme le prévoit la loi de 1938 sur la nation en temps de guerre, mais d'un rappel à l'ordre. Si les enseignants l'ignorent, ils ne seront plus considérés comme grévistes mais en situation de faute professionnelle et soumis à un système de sanctions allant de l'avertissement à la révocation sans pension. Les actions d'entrave violente à l'accès aux salles d'examen seront considérées comme délictuelles et relèveront du droit pénal.

Le dénouement se joue à Paris fin juin 2003. Le 16 juin, une assemblée générale des professeurs de philosophie des trois académies d'Ile-de-France (Créteil, Versailles, Paris) vote à une courte majorité ("relative'') le principe d'une poursuite de l'action durant les corrections: 95 sur les 220 professeurs présents (91 contre, 23 absentions et 11 ne prenant pas part au vote). Et ils se divisent encore dans une assemblée générale le 27 juin sur trois modalités envisagées: la rétention des notes, le principe d'une sur-notation (par exemple de 15 à 20) , ou une notation indéchiffrable pour gêner le travail des jurys.

Doit-on considérer que l'épilogue est donné par une certaine Dominique Morvan dans "Le Monde" du 1er septembre 2003: "On s'est contentés vis à vis du gouvernement de petites menaces du genre: ''Attention, vous n'êtes pas gentils, on ne va peut-être pas surveiller les épreuves du bac''. Et on y est allés quand même. Ensuite on a dit: ''Attention , vous n'êtes toujours pas gentils, on ne va peut-être pas corriger les copies''. Et on l'a fait aussi. Enfin on a dit: "Attention, vous n'êtes décidément pas gentils, on va peut-être surnoter. ''Cela, en revanche, on ne l'a pas fait!''

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