Exception consolante et mérite

« Exception consolante » est le dernier ouvrage de l'ami Jean-Paul Delahaye, un haut fonctionnaire de l'Education nationale qui évoque sa jeunesse très pauvre . « Mérite » est l'ouvrage d'Annabelle Allouch, une sociologue qui fait le point distancié de la rhétorique méritocratique. Miracle ! Ces deux livres lumineux paraissent en même temps et s'éclairent mutuellement.

2015 : l'inspecteur général Jean-Paul Delahaye remet à la ministre de l'Education nationale Najat Vallaud-Belkacem un rapport intitulé « Grande pauvreté et réussite scolaire ; le choix de la solidarité pour la réussite de tous ». Un rapport sur un thème rarement traité qui a fait date.

Août 2021 : parution du sixième ouvrage auquel Jean-Paul Delahaye a participé : « Exception consolante ; un grain de pauvre dans la machin». Cela grince quelque part même si c'est d'abord et avant tout un « hommage » dédié à Paulette Becquet, sa mère. Et un « récit » d'évocation de sa jeunesse pour l'essentiel (car il n'y a peu près rien sur son ascension dans l'administration de l'Education nationale sinon quelques flashbacks)

Mais des apports issus de l'enquête et du rapport sur la « Grande pauvreté et la réussite scolaire » ou bien des considérations plus générales ayant quelque lien avec ses expériences administratives apparaissent souvent (en ''italiques'') au détour de tel ou tel phase du récit. Ces chassés-croisés donnent une tonalité sensible et concrète à l'ensemble, et une densité particulière sur de nombreux sujets. Ils donnent surtout à réfléchir avec une acuité particulière parce qu'ils sont présentés d'abord en quelque sorte de ''l'intérieur'', à partir de l'expérience sensible de l'enfant pauvre qu'a été Jean-Paul Delahaye.

Il fait partie de ce que Ferdinand Buisson a appelé les « exceptions consolantes » , « propres à faire oublier l'injustice foncière qui reste la règle générale ». Et pourtant, Jean-Paul Delahaye n'est pas de ceux qui, forts de leurs parcours exceptionnels, souscrivent à l'idéologie – ou au ''principe'' – de « l'égalité des chances » ou bien encore exaltent le « mérite ». Au contraire ! D'une certaine façon, tout le livre est un témoignage délibéré, concret et sensible en sens inverse. In fine le chapitre 27 concentre explicitement ce qu'en pense l'ancien enfant pauvre devenu (par inadvertance sinon par hasard ?) directeur des enseignements scolaires et inspecteur général. Un livre singulier qui devrait trouver ses lecteurs.

« Mérite ». Annabelle Allouch, elle, part du constat que le « mérite » s'impose comme l'un des discours centraux sur le sens de la justice sociale et qu'il circule largement dans l'espace public.

Comme elle le souligne, Annabelle Allouch « ne cherche pas à établir la distance entre l'idéal méritocratique et la réalité des inégalités en France » (largement analysée, notamment par la sociologie, au moins depuis les années 1960 ) « Il ne s'agit pas non plus de juger s'il faut ou non en finir avec le mérite. Il s'agit plutôt de comprendre les modes de production et les usages de la rhétorique méritocratique, mais aussi la manière dont son sens se transforme au fil du temps, du mérite républicain au mérite néolibéral [...] au fur et à mesure des luttes politiques dont il fait l'objet, et des groupes sociaux qui l'investissent. »

Et c'est bien là en effet que réside l'essentiel du grand intérêt que l'on peut attribuer à ce livre dans la situation compliquée et les débats complexes où nous nous trouvons.

Une dernière remarque, qui a son importance (surtout en regard de la mise en miroir des deux ouvrages – celui d'Annabelle Allouch et celui de Jean-Paul Delahaye), la sociologue Annabelle Allouch précise : « rhétorique qui se réclame à la fois d'une rationalité objectiviste et d'une prétention à l'universel, le mérite n'en demeure pas moins un terme qui, en tant que sens pratique, s'éprouve dans nos corps autant qu'il se dit et se décrit comme croyance ou sens de justice . C'est la part incarnée, donc affective et sensible du mérite qui est au cœur de ce livre »

Annabelle Allouch, « Mérite » , éditions Anamos ( www.anamosa.fr ), Paris, août 2021, 110 pages, 9 euros

Jean-Paul Delahaye, « Exception consolante. Un grain de pauvre dans la machine », Editions de la Librairie du Labyrinthe », Amiens (37 rue du Hocquet 80000 : www.librairiedulabyrinthe.fr), août 2021, 253 pages, 17euros

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