Salaires des enseignants : des surprises historiques

L'annonce faite par Anne Hidalgo en est une, et de taille. Mais il y en a eu d'autres, qui méritent d'être rappelées même si on les a quelque peu oubliées, bien à tort. Car elles donnent à réfléchir dans notre situation complexe actuelle.

Variations extrêmes dans les propositions politiques

On le sait, la proposition en ce mois de septembre d'Anne Hidalgo – très probable candidate du Parti socialiste pour l'élection présidentielle de 2022 –  n'a pas manqué de susciter un vif étonnement : « multiplier par deux au moins le salaire des enseignants au cours du prochain quinquennat »

La proposition de Nicolas Sarkozy en octobre 2014 faite à Toulouse puis réitérée à Saint-Cyr-sur- Loire  avait aussi beaucoup frappé les esprits :« Il faudra accepter la réduction très sensible du nombre des fonctionnaires. Si je prends comme seul exemple les enseignants, pour qui j’ai beaucoup de respect, je le dis nous n’avons pas les moyens d’avoir un million d’enseignants formés, de qualité, étant engagés comme il se doit dans leur métier. Il faut augmenter de 30% le travail des enseignants, augmenter de 30% leur rémunération, et diminuer leur nombre de 30%, ainsi vous aurez le meilleur pour vos enfants »

Sept ans plus tôt, quelques mois avant d'être élu président de la République, Nicolas Sarkozy avait été moins précis et avait suscité moins d'étonnement lors de  son discours-programme sur l’Ecole du 2 février 2007 tenu à Maisons-Alfort : « Je m’engage, si je suis élu, à rendre aux enseignants la considération qui leur est due, à revaloriser leur carrière si dévalorisée depuis un quart de siècle. Je m’engage à ce que ceux qui voudront travailler davantage puissent gagner plus. Je m’engage à ce que les gains de productivité qui pourraient être réalisés leur soient redistribués pour moitié.». 

Sous son quinquennat , 80000 postes d'enseignement ont effectivement disparu, et un nombre non négligeable de professeurs ont vu leurs revenus augmenter en raison de  l'effectuation d'heures supplémentaires à faire plus abondantes. 

L'exceptionnelle revalorisation effective en date de 1988-1989

On peut s'étonner que Nicolas Sarkozy ait pu parler en 2007 tout uniment d' « une carrière des enseignants si dévalorisée depuis un quart de siècle »  alors qu'il y avait eu une revalorisation ''historique''  effective commencée  19 ans plus tôt. Mais on oublie vite. Et même parfois ce qui est historiquement exceptionnel.

Dans sa  « Lettre aux Français » de fin 1987 en vue de se faire réélire à la présidence de la République, François Mitterrand avait proposé de faire de l'Education nationale le premier budget de l'Etat et avait évoqué les estimations faites par les experts du Parti socialiste, à savoir une augmentation de ce budget à hauteur minimale de quinze milliards de francs durant la période 1988-1993. En réalité – après quelques manifestations, grèves et  réajustements – ce fut quatre-vingt-dix milliards de francs. Cela s'explique avant tout par une augmentation du  nombre des professeurs  en raison notamment de la décision d'aller vers 80% d'une classe d'âge au niveau du baccalauréat à l'horizon 2000, mais aussi par une revalorisation non négligeable des salaires des enseignants.

« La revalorisation s'opère selon un double processus: une réévaluation générale des indices; une accélération des débuts de carrière [...]. Concrètement, un instituteur recruté en 1992 et poursuivant sa carrière dans le cadre de la classe dite ''normale'' percevra en moyenne 2000 francs par mois de plus que son collègue de 1988 et 2800 francs en hors classe. En même temps les débuts de carrière s'accélèrent : ainsi un élève-maître recruté en 1989 atteindra l'indice du cinquième échelon en deux ans et demi au lieu de cinq. D'autre part, les jeunes recrutés en 1992 seront titularisés à leur sortie de formation à l'indice 368 (7200 francs nets) soit l'indice du sixième échelon de 1988 » (page 494 de "L'Histoire de la FEN'' , ouvrage de l'historien Guy Brucy ; paru chez Belin en 2003, préface d'Antoine Prost)

La surprise électorale de 1993

Contrairement à ce qu'on pourrait penser, cette politique n'a pas eu les effets qui pouvaient être attendus dans le domaine électoral. Selon les sondages d'époque, les enseignants (dont la mobilisation exceptionnelle  aux législatives de 1986 avait permis de limiter l'échec de la gauche) ont nettement moins voté pour elle en 1993 : les professeurs à 33% pour  le Parti socialiste en 1993 (contre 60%  en 1986) et les instituteurs 41 % en 1993 (contre 56% en 1986) ; ce désamour électoral  ne profitant pas d'ailleurs à la droite mais à d'autres formations politiques ( les Verts en particulier).

Décidément rien n'est joué d'avance ni tellement prévisible. L'Histoire réelle a plus d'un tour dans son sac ( cf «L'école d'aujourd'hui à la lumière de l'histoire. Surprises et contre-vérités » paru en mars dernier aux éditions Odile Jacob) 

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