Ferry: distinguer catholicisme religieux et catholicisme politique

Jules Ferry, le principal fondateur de l'école républicaine et laïque, a pris soin de distinguer entre «le catholicisme politique» (adversaire de la mise en place de la République) et «le catholicisme religieux» qui «a droit à notre protection».

Jules Ferry est loin de pouvoir être tout uniment un exemple et encore moins un modèle. Mais, en tant que l'un des grands fondateurs de l'école républicaine et laïque, il est l'un des repères que l'on peut avoir à l'esprit lorsqu'il s'agit de laïcité en ces temps troublés voire troubles propices à des instrumentalisations ou manoeuvres diverses.

Contrairement à ce que l'on pense souvent, la situation dans laquelle nous nous trouvons n'est pas vraiment neuve, car elle a été à certains égards constitutive de l'institution de l'Ecole laïque et républicaine en France, avec ses deux composantes principales (à savoir d'une part l'affirmation de sa neutralité confessionnelle et du respect des religions ; et d'autre part son engagement politique résolument républicain ) .

Discours de Jules Ferry au Sénat le 10 juin 1881 :« J'ai toujours pensé que l'oeuvre du gouvernement de la République n'est point une oeuvre de sectaires, que nous n'avons ni le devoir ni le droit de faire la chasse aux consciences et qu'en agissant ainsi , nous manquerions à notre premier devoir. Nous sommes institués pour défendre les droits de l'Etat contre un certain catholicisme, bien différent du catholicisme religieux, et que j'appellerai le catholicisme politique. Quant au catholicisme religieux, qui est une manifestation de la conscience d'une si grande partie de la population française, il a droit à notre protection […]. Oui , nous sommes entrés résolument dans la lutte anticléricale ; je l'ai dit et la majorité républicaine m'a acclamé quand j'ai tenu ce langage. Oui nous avons voulu la lutte anticléricale, mais la lutte antireligieuse, jamais, jamais »

Qu'est-ce à dire ? La « question laïque » est fondamentalement liée à l'institution même de la République. C'est ce que développe très nettement Jules Ferry dans son discours du 23 décembre 1880 à la Chambre des députés : « Il importe à la sécurité de l'avenir que la direction des écoles et la déclaration des doctrines qui s'y enseignent n'appartiennent pas aux prélats qui ont déclaré que la Révolution française est un déicide, qui ont proclamé comme l'éminent prélat que j'ai l'honneur de trouver devant moi [il s'agit de Monseigneur Freppel, le chef de file des députés catholiques] que les principes de 89 sont la négation du péché originel ».

Pour être clair, les partisans d'une théocratie ne doivent pas faire la loi dans l'Ecole publique pour que la République puisse exister et perdurer. Et c'est aussi pour cela qu'il est décidé par la loi du 30 octobre 1886 (dite ''loi Goblet'' ou ''loi de laïcisation du personnel'') que, dans les écoles communales (c'est à dire dans l'Ecole publique), les maîtres congréganistes seront remplacés dans un délai de cinq ans par des instituteurs laïques; et aussi que des institutrices laïques remplaceront les institutrices congréganistes au fur et à mesure de leur départ. Tout en donnant du temps au temps, ce qui n'est nullement un ''détail''.

Par ailleurs, Jules Ferry - dans son discours à la Chambre des députés du 11 mars 1882 - met en garde: "Si un instituteur public s'oubliait assez pour instituer dans son école un enseignement hostile, outrageant pour les croyances religieuses de n'importe qui, il serait aussi sévèrement et aussi rapidement réprimé que s'il avait commis cet autre méfait de battre ses élèves ou de se livrer contre eux à des sévices coupables"

En 1891, à l'initiative de Jules Ferry (et présidée par lui) une commission d'étude sur l'Algérie de 18 membres est instituée. Sept rapports publiés en 1892 vont en découler, dont le rapport confié par Jules Ferry à Emile Combes sur "l'instruction primaire des indigènes''. On ne manquera sans doute pas d'être quelque peu surpris en prenant connaissance de ce rapport si l'on a à l'esprit à quel point Emile Combes s'est distingué dans la lutte anticléricale (il a été, entre autres, le principal responsable de l'interdiction des congrégations enseignantes en 1904).

"Ce peuple aime sa religion et il entend qu'on la respecte [...]. Ce qu'on a regardé comme une opposition religieuse n'était que le désir bien naturel à un peuple croyant de s'assurer que sa religion nationale ne courait aucun danger dans les écoles ouvertes à la jeunesse [...]. Le sentiment religieux et le sentiment patriotique s'unissent pour recommander le Coran, qui est à la fois le symbole de la doctrine religieuse et le monument par excellence d'une littérature. Le Coran tenant au coeur de l'arabe par ce double lien, il est naturel que l'arabe s'irrite d'une attaque dirigée contre le Coran comme d'une offense faite à sa croyance et à sa race. De là pour nos instituteurs, l'obligation étroite de témoigner le plus profond respect à la religion indigène, c'est à dire au livre qui en est l'expression"

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