« Le vrai ennemi, c'est l'égalitarisme »

C'est le cri du cœur poussé par Jean-Michel Blanquer dans le JDD d'hier. On voit que le nouveau ministre de l'Education nationale vient à l'évidence d'une droite ''décomplexée'' : le ''vrai ennemi'' pour lui et les siens, ce ne sont pas les inégalités (pourtant particulièrement lourdes en France selon les résultats réitérés de PISA).

Pour tenter d'y voir plus clair dans les débats sur « l'égalité » en matière scolaire (qui se sont plus embrouillés que démêlés durant la dernière période), le mieux sans doute est de prendre du champ historique et de rappeler la nette distinction faite par Henri Wallon dans sa conférence du 23 mars 1946 entre deux conceptions bien différentes de la « démocratisation » (qui a permis d'orienter clairement la rédaction du célèbre Plan Langevin-Wallon de 1947)..

« Il y a deux façons de concevoir l’enseignement démocratique. Il y a d’abord une façon individualiste qui a prédominé dans la période d'entre les deux guerres : c’est poser que tout enfant, quelle que soit son origine sociale, doit pouvoir, s’il en a les mérites, arriver aux plus hautes situations […]. C’est en fait une conception qui reste individualiste en ce sens que, si les situations les plus belles sont données aux plus méritants, il n’y a pas, à tout prendre, une élévation sensible du niveau culturel pour la masse du pays. Aujourd’hui, nous envisageons la réforme démocratique de l’enseignement sous une forme beaucoup plus générale […]. Car même si c’est un enfant du peuple qui est passé au lycée et a pu accéder à l’enseignement supérieur, il entre dans une société qui n’est plus celle de ses origines. Il bénéficie de ses aptitudes intellectuelles et de son zèle au travail, mais en se déclassant, je veux dire en se déclassant vers le haut. Il y a, par conséquent, une sorte d’écrémage progressif, continu, des classes populaires, qui donnent leurs meilleurs sujets pour occuper les situations les plus élevées, les plus rémunératrices ou seulement les plus propres à rendre fiers ceux qui les occupent. La conception démocratique de l’enseignement qui envisage une élévation totale de la nation quelle que soit la situation occupée, ou plutôt quel que soit le travail et quelles que soient les fonctions qu’auront à accomplir tous les individus de la société, exige – elle - que, selon ses aptitudes, chacun ait accès à la culture la plus élevée ».

En définitive, selon le plan Langevin-Wallon, « l’enseignement doit offrir à tous d’égales possibilités de développement, ouvrir à tous l’accès à la culture, se démocratiser moins par une sélection qui éloigne du peuple les plus doués que par une élévation continue du niveau culturel de l’ensemble de la nation »

Et cela se manifeste par un certain nombre de prescriptions significatives. Par exemple, pour le deuxième cycle (dit d'orientation, de 11 à 15 ans) du Plan Langevin-Wallon, il est affirmé que « d'une façon générale, il semble que l'assujettissement à des options proprement dites doive intervenir seulement dans les dernières années du deuxième cycle, les deux premières années du cycle étant plutôt consacrées à une pédagogie active sous la direction de maîtres peu nombreux. Le passage d'une option à une autre devra toujours rester possible grâce à des méthodes rapides de rattrapage. Le rattrapage sera plus facile si, dans chaque option, les enfants ne sont pas répartis suivant la classe d'enseignement commun à laquelle ils appartiennent ».

Toute ressemblance avec la problématique de ce qui a été appelé récemment « la réforme du collège » serait évidemment tout à fait fortuite. Mais ce n'est pas à l'évidence le problème de Jean-Michel Blanquer, loin s'en faut.

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