Le «roman national» au lycée serait une nouveauté. Un simple dérapage?

Et pourtant c'est bien ce qui semble à l'ordre du jour à la lecture d'une tribune tenue dans «Le Monde» par Souad Ayada, présidente du Conseil supérieur des programmes. A tout le moins un dérapage significatif...

Comme l'a dit dans son dernier billet sur Mediapart Laurence De Cock, "le dévoiement et la régression sans précédent des finalités de l’histoire scolaire au lycée suinte à travers ce passage :« La langue française et l’histoire, de la France notamment, y occupent une place essentielle, non parce qu’elles servent seulement à promouvoir, dans une société en crise, le sentiment d’appartenir à la nation, mais parce que la maîtrise de la langue est la condition d’accès à tous les domaines de la culture, parce que la connaissance de l’histoire éclaire le présent et éclairer l'avenir»''

Le mieux est de lire les commentaires fort pertinents de Laurence De Cock dans ce billet ( "Il se dessine un sombre avenir pour les programmes du lycée"). Je me contenterai pour ma part de reproduire in extenso un billet paru le 3 juin 2015 qui concernait alors non pas le lycée mais le collège. On n'arrête pas le progrès.

Le « roman national » au collège serait une nouveauté ''radicale"

Le « roman national » n'a jusqu'alors existé qu'à l'école communale (et c'est cet enjeu qui est fondamentalement au centre actuel des polémiques -politiques- sur l'enseignement de l'histoire, venant pour l'essentiel des « droites extrêmes »).

Pierre Nora sait très bien que ce serait une nouveauté puisque dans son article célèbre sur « Lavisse, instituteur national », il indique qu'Ernest Lavisse ( le promoteur fondamental de ce qui sera appelé plus tard le ''roman national'') « ne donna tant de lui-même au primaire que parce que seule y est étudiée l'histoire de la France »  (« Lieux de mémoire », Gallimard, 1997, premier volume , page 254).

Tout le monde devrait en effet avoir en mémoire que les livres d'histoire de la communale commençaient certes (sous la troisième République, et au moins jusqu'à la quatrième République) par la Gaule, les Gaulois, puis les Gallo-romains ; mais que ceux de la classe de sixième traitaient – eux - de l'Antiquité (à savoir pour l'essentiel de l'Egypte, de la Grèce et de l'Asie mineure, puis de l'Empire romain).

Les programmes d'histoire de 1890 pour les classes de la troisième à la terminale de l'enseignement secondaire sont intitulés « Histoire de l'Europe et de la France » (ceux de la sixième à la quatrième étant consacrées à'' l'histoire ancienne'').

Si l'on ne retrouve pas le terme « Europe » dans les titres des programmes d'histoire de 1902 pour le secondaire, l'étude des pays européens y est bien présente. Par exemple, pour le Moyen Age : l'Angleterre, l'Allemagne, l'Italie, les Magyars, les peuples slaves. Pour les temps modernes : l'Angleterre, l'Allemagne, l'Autriche, l'Italie, l'Espagne, les Provinces Unies, la Russie et l'Europe orientale. Pour l'époque contemporaine : l'unité italienne, l'unité allemande, l'Angleterre, l'Empire allemand, l'Autriche, la Hongrie, la Russie, la question d'Orient, la Belgique, la Suisse.

Encore plus significatif, certaines questions permettent même d'aborder l'Europe de façon globale : la Renaissance en quatrième et en seconde (classe où l'on étudie aussi la civilisation européenne au Moyen Age et le mouvement intellectuel en Europe au XVII° siècle) ; l'expansion européenne et les transformations de l'industrie et du commerce au XIX° siècle en troisième et en classes terminales (classes où l'on étudie aussi les caractères généraux de la civilisation européenne).

Et ces orientations ne se démentent pas dans les programmes suivants de l'enseignement secondaire, ceux par exemple de 1925 et de 1938, bien au contraire.

Il en est (plus que jamais?) toujours ainsi, même sous le ministère de Jean-Pierre Chevènement (qui n'hésite pourtant pas à reprendre volontiers à son compte la référence du ''roman national''...) dans les nouveaux programmes du collège en 1985. On peut noter en particulier les entités remarquables (en italiques) marquées pour chaque année du collège : sixième, La notion de civilisation ; cinquième, Présence du Moyen Age et naissance de l'esprit moderne ; quatrième, L'apogée de l'Europe au seuil du XX°siècle ; troisième, Accélération et dimension mondiale de l'histoire ( on peut lire ce programme en son entier dans le billet précédent).

Bref, que la question d'une prétendue ''restauration'' du roman national au collège puisse être posée en dit long sur les tendances de droite extrême à l'oeuvre    actuellement, sur la confusion ambiante et sur nos ''manques de mémoire"" ( Fin de la reprise intégrale de mon billet datant du 3 juin 2015)

PS: il est bien sûr douteux que la nouvelle présidente du CSP envisage vraiment d'imposer le ''roman national'' au lycée. Mais qu'elle puisse se permettre de dire ce qu'elle a dit ( un dérapage innocent et purement rhétorique? ou plutôt un dérapage ''symptomatique''?)  sans qu'il y ait vraiment une ''bronca'' en dit long sur'' l'air du temps''. Emmanuel Macron et les siens ont du souci à se faire pour les élections européennes et leur campagne pro-européenne....

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