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Billet de blog 25 févr. 2019

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Luchini et Blanquer dans le même bateau sur France 2?

''Deux invités exceptionnels sur France 2'' avait-il été dit. Et on a eu hier soir ce qu'on pouvait attendre de cette rencontre au sommet animée en toute flagornerie par Delahousse. Le ministre a déroulé sans coup férir ses ''éléments de langage'', et Luchini a fait du ''Luchini'', ce qu'il sait fort bien faire. Trois petits moments n'ont cependant pas manqué de sel.

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D'abord le moment où Fabrice Luchini fait mine de s'apprêter  à lire du Péguy, mais finalement le cite ''par coeur '' en terminant sur une conclusion qu'il prête à Péguy "mon maître était un hussard noir de la République". Certes, on dit souvent que Péguy a écrit que "les maîtres d'école étaient les hussards noirs de la République". Mais c'est une contre-vérité. Et Fabrice Luchini doit le savoir puisqu'il nous sortait ce dimanche soir du ''par coeur". C'est donc un ''mensonge'' (pour la ''bonne cause''; mais de qui?)

Car les fameux ''hussards noirs'' désignés comme tels par Charles Péguy ne sont nullement les enseignants en poste mais les normaliens de l'époque, en 1880, lorsque Péguy était élève de l'école annexe de l'école normale d'instituteurs du Loiret. Et les normaliens portaient alors un uniforme (contrairement aux enseignants en poste du primaire public). Il n'était nullement question pour Péguy du "maître d'école'' d'antan ( et de sa ''maîtrise'' supposée'')!

"Un long pantalon noir, avec un liséré violet. Un gilet noir. Une longue redingote noire, bien droite, bien tombante; mais deux croisements de palmes violettes aux revers. Cet uniforme civil était une sorte d'uniforme militaire [...] Quelque chose comme le fameux cadre noir de Saumur [...]. Porté par ces gamins qui étaient vraiment les enfants de la République. Par ces jeunes hussards noirs de la République. Par ces nourrissons de la République. Ils avaient au moins quinze ans. Toutes les semaines, il en remontait un de l'école normale vers l'école annexe; et c'était toujours un nouveau" ( Charles Péguy, "Les Cahiers de la quinzaine'', 16 février 1913).

Ensuite le moment où Jean-Michel Blanquer prétend que la baisse des revenus financiers des enseignants a commencé il y a ''trente ans''. Trente ans, c'est 1989. Or c'est précisément le moment où il y a eu une revalorisation sensible des corps enseignants sous le ministère de Lionel Jospin, et où l'effort financier de la Nation a augmenté de façon significative (la part dévolue au domaine de l'éducation passant de 6,3% du PIB % à 7,4 % du PIB au cours des trois premières années du second septennat de François Mitterrand). "Bizarre !". "Vous avez dit bizarre? Comme c'est bizarre!" (pour dupliquer l'un des rôles de Louis Jouvet, si prisé par Fabrice Luchini). Vraiment bizarre ce Blanquer.

Enfin le moment où l'on reparle des distributions gratuites annuelles de ''Fables de La Fontaine'' initiées par le ministre actuel de l'Education nationale. "80000'' dit l'un "; "800000" dit l'autre (quand on aime, on ne compte pas; et de toute façon c'est nous qui payons)

C'est une longue histoire, mais elle est instructive quant à la réalité du personnage Jean-Michel Blanquer. Et il s'en vante encore!

L'histoire commence en mai 2010, par une circulaire signée par le DGESCO (directeur de l'enseignement scolaires) qu'il était alors. « En cet été 2010, qui marque le lancement de cette opération, 178  000 élèves de CM1 recevront  « Un livre pour l'été ». À la rentrée, les maîtres de CM2 conduiront des activités qui permettront aux élèves d'en parler avec leurs camarades, d'étudier le texte avec leurs enseignants. Il s'agit des Fables de La Fontaine […]. Les écoles qui souhaitent participer dès cette année scolaire à l'opération ''Un livre pour l'été'' devront produire un projet pédagogique en réponse au cahier des charges ci-dessous. C'est la qualité du projet pédagogique qui sera le critère majeur de sélection des écoles qui pourront bénéficier de cette première dotation expérimentale » C'est « expérimental ». Mais quels ont été les résultats de cette ''expérimentation'' ?Mystère!

A peine installé à la tête du ministère de l'Education nationale, Jean-Michel Blanquer annonce urbi et orbi le 27 juin 2017 que 150 000 élèves de CM2 vont recevoir gratuitement les « Fables » de La Fontaine. Pourquoi en fin de CM2 (ce qui interdit pratiquement le suivi après les vacances, puisque ces élèves vont changer d'établissement) ? Pourquoi 150 000 ? Pourquoi dans trois académies seulement  (Aix-Marseille, Nantes et Lille), mais dans tous les CM2 de ces académies (sans aucun projet ou suivi requis cette fois-là) .On ne sait toujours pas! Ni quels ont pu être les résultats d’une telle « distribution »...

Va-t-il recommencer ? Mais oui ! Pourquoi ne pas reprendre une opération qui est si bien ''en marche'' (pour lui) ? Le 4 avril 2018 en réponse à une interpellation de la députée (Modem) Géraldine Bannier qui interrogeait le gouvernement sur ses engagements « pour faire de la France un pays de lecteurs », le ministre de l’Education nationale termine en martelant: « nous redistribuerons des  « Fables »  de La Fontaine en juin prochain ». Et cette fois aux 800 000 CM2. Le 5 juin 2018, Jean-Michel Blanquer, remet, en compagnie de Joann Sfar, leur livre pour les vacances à 450 élèves à l'Orangerie du château de Versailles.

On n'arrête pas le progrès (de la dépense, si ce n'est de son utilité éducative) . Le ministre de l'Education nationale Jean-Michel Blanquer distribue tranquillement le ''Livre de l'été'' sans envisager quelque préparation ou suivi que ce soit, contrairement au DGESCO Jean-Michel Blanquer qui pensait cela tout à fait nécessaire pour que ces distributions puissent être utiles aux élèves...

En revanche, la mise en scène de « l'opération ''Livre pour l'été'' » est en marche plus que jamais. Car c'est précisément en elle que réside le sens et l'utilité (pour le ministre) de cette coûteuse opération.

Cerise sur le gâteau, Laurent Delahousse annonce qu'une "Fable "de La Fontaine va être lue en direct  dimanche soir sur France 2. On croit que l'on va avoir le plaisir d'entendre Fabrice Luchini, mais il s'agit de Jean-Michel Blanquer . On retient son souffle. Eh bien, le ministre sait lire "Le lion et le rat", et jusqu'au bout. Laurent Delahousse jure que le ministre de l'Education nationale a été pris au débotté, sans préparation. Fabrice Luchini surenchérit devant l'exploit en affirmant que La Fontaine est l'auteur le plus difficile à lire (c'est sans doute pourquoi on donne ses "Fables" aux élèves de CM2 sans aucun suivi). Un grand moment - o combien significatif - de télévision française.

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