L'éternel ''retour'' de l'hymne national à l'Ecole. Mais quelle'' Marseillaise'' ?

Le CSP, invité par Jean-Michel Blanquer à fixer des repères annuels de progression pour les programmes, n'a pas hésité à le faire pour l'hymne national lui-même. Et l'on est partagé entre le sentiment d'un inachèvement patent ou celui d'un ridicule achevé

Projet d’ajustement et de clarification du programme d’enseignement moral et civique des cycles 2, 3 et 4 arrêté le 24 mai 2018 par le Conseil supérieur des programmes. Repères annuels de progression.

« Au CP, les élèves apprennent à identifier le drapeau français et comprennent la signification de ses couleurs. Ils savent reconnaître la Marseillaise. Ils savent que le 14 juillet est le jour de la fête nationale. Ils expérimentent la prise de décision à la majorité dans la classe et l’école.

Au CE1, les élèves connaissent la devise « Liberté, égalité, fraternité » et les monuments à proximité de l’école. Ils apprennent à chanter le premier couplet de la Marseillaise. Les élèves savent que la langue de la République est le français. Ils identifient les responsables et élus au niveau de la commune : le maire et les conseillers municipaux.

Au CE2, les élèves savent chanter par cœur le premier couplet de la Marseillaise. Ils identifient l’effigie de Marianne comme un symbole de la République française. Ils connaissent des monuments emblématiques de la République française. Ils savent que le français, langue de la République, est aussi une langue internationale ; ils connaissent des États où l’on parle français. Ils savent que voter est un droit, ils connaissent le principe du suffrage universel. Ils accèdent à une première connaissance de l’organisation du territoire national : le département, la région. Ils identifient les principaux dirigeants du pays : le président de la République, le Premier ministre, le gouvernement

Au CM1, les élèves découvrent le contexte historique de la création du drapeau tricolore et de la Marseillaise. Ils savent chanter par cœur un ou plusieurs couplets de la Marseillaise en public. Ils reconnaissent le drapeau européen et l’hymne à la joie. L’article 1er de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789 et le contexte de son écriture font l’objet d’une première étude. Les élèves approfondissent leur connaissance des droits de l’enfant (Convention internationale des droits de l’enfant). Les élèves accèdent à une première compréhension du principe de la démocratie représentative et connaissent une définition simple de la démocratie : « c’est grâce au suffrage universel que le pouvoir est confié à plusieurs personnes ». Ils savent quels sont les élus nationaux désignés au suffrage universel direct (président de la République, députés, maires) ou indirect (sénateurs). Les élèves savent que les langues régionales existent à côté de la langue nationale et que la communauté de langue et de culture françaises s'appelle la francophonie ».

Et on en a fini (au CM1) avec les ''repères de progression'' où figure la « Marseillaise », qui n'est plus jamais mentionnée ensuite pour les autres classes du cycle 3 ni celles du cycle 4 (de la classe de CM2 jusqu'à la classe de troisième).

Nous voilà (nous dit-on et comme si c'était la première fois) avec la Marseillaise à l'Ecole ! Celle qui a accompagné de fait « Maréchal, nous voilà !» durant l'Occupation et l'Etat français ? Ou bien la « Marseillaise » républicaine, celle de la Résistance et de la Libération ?

On peut partir du (re)commencement de l'enseignement de la « Marseillaise » à l'école primaire en 1985 avec le souvenir marquant dans les médias du ministre de l'Education nationale Jean-Pierre Chévènement. Mais dans les programmes du primaire (arrêté du 15 mai 1985), ce fut beaucoup plus modeste : un simple mot dans l'une des lignes du programme d'instruction civique du...cours préparatoire : « les symboles de la République : Marianne, le drapeau tricolore, la Marseillaise, le 14 juillet ».

Fin février 2005, lors de l'examen par l'Assemblée nationale du projet de loi d'orientation sur l'Ecole soutenu par le ministre de l'Education nationale François Fillon, un amendement présenté par Jérôme Rivière rendant obligatoire l'apprentissage de l'hymne national est adopté. L'article 15 de la loi Fillon prévoit « l'apprentissage obligatoire de l'hymne national et de son histoire »

Selon Jérome Rivière, « ce qu’exige la loi, c’est non pas d’apprendre La Marseillaise par cœur, mais de l’enseigner [...]. Il ne s’agit pas, chaque matin, de mettre les enfants en rang par deux dans la cour de l’école pour chanter La Marseillaise. L’école a un rôle primordial dans la transmission des valeurs de la République. Il est donc normal d’enseigner l’hymne national qui les exalte, de redire quelles sont ces valeurs […]. L’enseignement de La Marseillaise permet, en partie, de répondre à l’enjeu de l’assimilation des populations extérieures sur le territoire national. L’hymne national est un moment fort de ralliement qui marque que nous adhérons tous à un modèle de société. D'ailleurs pas une seule main ne s'est levée dans l'Hémicycle pour s'opposer au vote de cet amendement. La Marseillaise, c’est l’inverse de ''Maréchal, nous voilà ''».

Sans doute. Mais « La Marseillaise » a pourtant accompagné le chant pétainiste « Maréchal nous voilà ! ». Pas toute la « Marseillaise » certes. Car, durant cette période, deux couplets ont été généralement privilégiés : le premier, et le sixième Amour sacré de la patrie ») . Et deux autres couplets (les plus ''républicains'') ont été tout à fait censurés (mais ce ne sont pas automatiquement les plus connus, et surtout les plus aisés à comprendre pour les élèves) :
Couplet 2
Que veut cette horde d'esclaves,
De traîtres, de rois conjurés ?
Pour qui ces ignobles entraves,
Ces fers dès longtemps préparés ? (bis)
Français, pour nous, ah ! quel outrage !
Quels transports il doit exciter !
C'est nous qu'on ose méditer
De rendre à l'antique esclavage !
Refrain
Couplet 3
Quoi ! des cohortes étrangères
Feraient la loi dans nos foyers !
Quoi ! ces phalanges mercenaires
Terrasseraient nos fiers guerriers ! (bis)
Grand Dieu ! par des mains enchaînées
Nos fronts sous le joug se ploieraient
De vils despotes deviendraient
Les maîtres de nos destinées !

Quant au couplet 1 (qui ne gênait pas le Maréchal), il est loin d'aller de soi ; et les explicitations ne sont pas si faciles que cela à établir et à faire partager. Avec «Allons enfants de la patrie!»: d'emblée, la communauté nationale est présentée comme une famille. Certes, le danger est politiquement identifié: c'est la tyrannie, illustrée par une image: «Contre nous de la tyrannie l'étendard sanglant est levé». Pas moins, pas plus: les objectifs politiques de l'agression menée contre la France par les monarchies européennes en 1792 ne sont indiqués que par un seul mot dans toute la première strophe: «tyrannie» (auquel le refrain répond par son antidote: «citoyens»). Puis vient une image rurale: «Entendez-vous dans les campagnes mugir ces féroces soldats?» «Mugir», «féroces»: ils sont comme des bêtes. «Ils viennent jusque dans vos bras Egorger vos fils, vos compagnes»! L'imaginaire est convoqué pour dépeindre les ennemis comme des égorgeurs d'enfants et de femmes ; ce qui fait que l'appel à la guerre citoyenne apparaît finalement comme un traditionnel appel à la vendetta. Et le refrain conclut: «Qu'un sang impur abreuve nos sillons»: l'intention prêtée à ces ennemis bestiaux d'égorger fils et compagnes autorise (selon une loi du talion implicite) à les saigner à leur tour comme des bêtes... (selon une libre reprise d'un texte de Joëlle Martine paru dans « Libération » le 13 juillet 1998).

In fine, doit-on prendre au sérieux ces ''repères annuels de progression'' (voulus par le ministre de l'Education nationale Jean-Michel Blanquer) ? Est-ce sérieux, en particulier quant à l'hymne national ? Car, à l'évidence, rien n'est simple en l'occurrence ; aussi bien pour ce qui concerne le nombre de couplets à prendre en compte que pour leur explicitation (si l'on veut aller dans un sens clairement républicain). Et laisser cela aux premières années de l'élémentaire est un choix ahurissant (qui en dit long d'ailleurs sur la précipitation et le manque de réflexion qui a présidé à cette ''opération'' dans son ensemble, voire sur un certain ''laissez-aller'' en matière idéologique).

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