claude lelièvre
Historien de l'éducation
Abonné·e de Mediapart

742 Billets

1 Éditions

Billet de blog 26 août 2010

Luc Chatel n'a pas su se tenir, se retenir

Dans le déroulé de la grande séquence sécuritaire, il ne manquait plus que lui. Et il s’est précipité pour faire une annonce «forte», avant la date (le 23 septembre) qu’il avait lui-même choisie pour présenter devant le Conseil supérieur de l’éducation les dispositions qui doivent s’inscrire dans le cadre de la refonte des sanctions (et faire ensuite l’objet de deux décrets).

claude lelièvre
Historien de l'éducation
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Dans le déroulé de la grande séquence sécuritaire, il ne manquait plus que lui. Et il s’est précipité pour faire une annonce «forte», avant la date (le 23 septembre) qu’il avait lui-même choisie pour présenter devant le Conseil supérieur de l’éducation les dispositions qui doivent s’inscrire dans le cadre de la refonte des sanctions (et faire ensuite l’objet de deux décrets).

Le ministre de l’Education nationale a donc cru bon de se précipiter, en mettant tout particulièrement en valeur dans une interview au " Figaro " de ce jeudi que " certaines procédures acquerront un caractère systématique ". Lesquelles ? " Toute violence physique donnera lieu à un conseil de discipline " ; et " toute violence verbale à l’égard des personnels entraînera une procédure disciplinaire ".

On souhaite bien du plaisir à ceux qui seront chargés de mettre en œuvre ( si cela doit être effectivement le cas, par delà l’effet d’annonce précipité ) ces procédures à déclenchement’’ automatisé’’.

Même si, pour apporter un embryon de réponse institutionnelle à ce type de procédure, il est prévu d’ " institutionnaliser la commission scolaire ", qui sera présidée par le chef d’établissement qui en choisira lui-même les membres. ( en vertu sans doute d’un culte unilatéral du chef, auquel semble très sensible Luc Chatel en l’occurrence ).

Pour faire bonne mesure ( et mettre en cause - involontairement ? – ses prédécesseurs, dont François Fillon lui-même, lorsqu’il était ministre de l’Education nationale ), Luc Chatel termine fièrement son interview au " Figaro " en soulignant que l’ " on essaye donc de faire évoluer les mentalités en reprenant les fondamentaux [ de la droite sarkozienne ? ] , comme il aurait fallu ne jamais cesser de le faire ". Fermez le ban !

PS: à ceux qui penseraient que les injures d'élèves aux enseignants seraient la marque de notre XXI°siècle, je dédie ce qui suit.

On peut prendre pour emblématique des orientations prises et des problèmes posés il y a plus d'un siècle, l’article sur " la discipline scolaire " du " Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire " paru sous la direction de Ferdinand Buisson de 1882 à 1886, un ouvrage de référence présent dans la plupart des écoles communales de France, et repris presque intégralement dans le " Nouveau dictionnaire " de 1911. Son auteur – Jean Gaillard – est un instituteur devenu inspecteur primaire à Paris.

" L’élève le plus emporté et qui paraît le plus intraitable est toujours démonté et vaincu par le calme du maître. Eclairons ce point par un exemple. Un désordre grave s’est produit dans la classe, une punition a été jugée nécessaire, le maître l’a infligée. Ce qui peut arriver de plus grave alors, c’est une sorte de révolte de la part de l’élève qui est l’objet de cette répression ; cette révolte se traduit par un geste malséant, par un mot peu convenable, mettons les choses au pire, par une parole injurieuse. L’enfant agit évidemment sous l’empire d’un sentiment violent, son imagination s’exalte, d’autant plus qu’il sent auprès de lui des témoins de la lutte qui s’engage et que, parmi eux, il s’en trouve un certain nombre peut-être prêts à l’admirer.

Si le maître engage la lutte avec l’enfant, le voilà dans la nécessité très grave ou de céder, ce qui compromet son autorité ou d’employer la force, ce qui compromet sa dignité. L’instituteur, maître de lui-même, songe d’abord qu’il est homme et qu’un homme ne saurait être insulté par un enfant. Il se contente donc de sourire au spectacle de cet être faible qui commet l’erreur de se croire un moment le plus fort ; il apaise d’un simple geste l’émotion qui s’était manifestée dans la classe. Il évite de parler au coupable et s'il a une observation courte à faire, c'est aux autres qu’il l’adresse, c’est sous le ridicule et presque d’un seul mot qu’il abat cette grande colère. Le petit rebelle était préparé pour le combat, son épée a frappé dans l’eau, il est désarmé, il est vaincu et tout honteux de son escapade. Dans une heure le maître peut l’appeler et lui tenir le langage de la raison ; il pourra l’écouter, il demandera pardon, il acceptera la punition […]. Le maître qui, par sa tenue, par ses gestes, par ses éclats de voix désordonnés, par ses colères constantes, vraies ou feintes, par des menaces exagérées qu’il lui est impossible de mettre à exécution apparaît ridicule se retrouve complètement perdu aux yeux de ses élèves; il ne les dominera jamais, il ne les disciplinera pas. Arrivât-il à les battre, il ne les empêchera pas de se moquer de lui ".

On aura remarqué que ce texte très officiel évoque comme une possibilité tout à fait banale qu’un élève profère une " parole injurieuse " contre son instituteur et devant ses camarades, " un certain nombre étant peut-être prêts à l’admirer ". On est loin de l’imagerie idyllique et nostalgique d’un maître dont l’autorité se serait imposée facilement, sans résistance ou violence en retour, quasi sacrée..Et l'on a droit à une certaine leçon de maîtrise.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Écologie
Écologie : encore tout à prouver
Le remaniement ministériel voit l’arrivée du novice en écologie Christophe Béchu au ministère de la transition écologique et le retour de ministres délégués aux transports et au logement. Après un premier raté sur la politique agricole la semaine dernière, le gouvernement de la « planification écologique » est mis au défi de tenir ses promesses.
par Mickaël Correia et Amélie Poinssot
Journal — Histoire
De Gaulle et la guerre d’Algérie : dans les nouvelles archives de la raison d’État
Pendant plusieurs semaines, Mediapart s’est plongé dans les archives de la République sur la guerre d’Algérie (1954-1962), dont certaines ont été déclassifiées seulement fin 2021. Tortures, détentions illégales, exécutions extrajudiciaires : les documents montrent comment se fabrique la raison d’État, alors que l’Algérie célèbre les 60 ans de son indépendance.
par Fabrice Arfi
Journal — Société
Maltraitances en crèche : le bras de fer d’une lanceuse d’alerte avec la Ville de Paris 
Eugénie a récemment raconté à un juge d’instruction le « harcèlement moral » qu’elle estime avoir subi, pendant des années, quand elle était directrice de crèche municipale et qu’elle rapportait, auprès de sa hiérarchie, des négligences ou maltraitances subies par les tout-petits.
par Fanny Marlier
Journal — Justice
Affaire Darty : cinq mises en examen pour blanchiment et association de malfaiteurs
En juillet 2021, Mediapart révélait un système d’encaissement illégal d’argent liquide au sein du groupe Fnac-Darty. Depuis, quatre directeurs de magasins Darty et un directeur régional ont été mis en examen. Selon de nouveaux documents et témoignages, de nombreux cadres dirigeants du groupe auraient eu connaissance de ces opérations réalisées dans toute la France, au-dessus des seuils légaux. 
par Nicolas Vescovacci

La sélection du Club

Billet d’édition
La révolution, le martyr et l’avenir
Comme toute chose périssable, une Révolution peut-elle vieillir ? Au rendez-vous des célébrations décennales, elle est convoquée au gré des humeurs présentes. La Révolution se met à la table des incertitudes du moment, quand elle n’est pas mobilisée en morphine mémorielle afin d’endormir les espérances d’émancipation encore vivaces.
par Amine K.
Billet d’édition
60 ans d’indépendance : nécessité d’un devoir d’inventaire avec la France
L’année 2022 marque les 60 ans de l’indépendance de l’Algérie. Soixante ans d’indépendance, un bail ! « Lorsqu'on voit ce que l'occupation allemande a fait comme ravage en quatre ans dans l'esprit français, on peut deviner ce que l'occupation française a pu faire en cent trente ans.» Jean Daniel  Le temps qui reste, éditions Plon, 1973.
par Semcheddine
Billet de blog
Abd el Kader au Mucem : une vision coloniale de l'Émir
La grande exposition de l'été du Mucem est consacrée à Abd el Kader, grand résistant algérien à l’invasion coloniale. On pourrait y voir le signe d'une avancée dans la reconnaissance du caractère illégitime de l'entreprise coloniale. Il n'en est rien. Derrière une beauté formelle se dissimule la même vision coloniale du « bon » rebelle Algérien, à l'opposé des « mauvais fellaghas » de 1954.
par Pierre Daum
Billet de blog
Glorification de la colonisation de l’Algérie et révisionnisme historique : le scandale continue… à Perpignan !
[Rediffusion] Louis Aliot, dirigeant bien connu du Rassemblement national et maire de Perpignan, a décidé de soutenir politiquement et financièrement la 43ème réunion hexagonale du Cercle algérianiste qui se tiendra au Palais des congrès de cette ville, du 24 au 26 juin 2022. Au menu : apologie de la colonisation, révisionnisme historique et glorification des généraux qui, pour défendre l’Algérie française, ont pris les armes contre la République, le 21 avril 1961.
par O. Le Cour Grandmaison