Blanquer : le bilan circonstancié d'un one man show

Le ministre de l'Education nationale sait se mettre en scène, et même sur le devant de la scène. Et il en prend grand soin Mais il ne faudrait pas se méprendre : cela peut dépasser parfois le souci de sa «petite musique de Lui».

''De la musique avant toute chose, et pour cela préfère l'impair'' a déjà dit Verlaine. On se souvient de l'une des mesures annoncées tambour battant par Jean-Michel Blanquer à peine nommé au ministère de L'Education nationale : une rentrée scolaire en fanfare. « Je vous l’annonce, on fera la rentrée en musique, dans un maximum d’endroits dès cette année » (« Le Parisien » du 8 juin 2017). Selon le SNPDEN (le principal syndicat de chefs d'établissement), seulement un collège sur quatre et un lycée sur dix ont suivi l'injonction ministérielle. Le suspense est quasi insoutenable : va-t-il recommencer pour la rentrée prochaine ?

On doit cependant porter au crédit du ministre de l'Education nationale son arrêté du 2 février 2018 qui inscrit la chorale parmi les enseignements facultatifs dans la limite de 72 heures annuelles.

Rien de tel, en revanche, pour le renouvellement de l'opération distribution ''gratuite'' des « Fables » de La Fontaine en juin 2017 qui s'inscrit, elle, totalement dans la communication ministérielle pure et simple. Le ministre de l'Education nationale nouvellement nommé a repris une opération qu'il avait déjà menée quelques années plus tôt en tant que DGESCO. Mais elle avait alors quelque sens éducatif et pédagogique effectif puisqu'elle concernait des élèves de CM1 qui allaient se retrouver dans la même école après les grandes vacances, et que les « Fables » de La Fontaine étaient distribuées dans les seules classes de CM1 où avaient été mis en place des projets pédagogiques ad hoc.

Rien de tout cela à l'été 2017. Le 27 juin 2017, Jean-Michel Blanquer annonce urbi et orbi que 150000 élèves de CM2 vont recevoir gratuitement les « Fables » de La Fontaine. Pourquoi 150000 ? Pourquoi dans trois académies seulement  (Aix-Marseille, Nantes et Lille), mais dans tous les CM2 (sans aucun discernement) ? Pourquoi à la fin du CM2 ? On ne sait toujours pas! Ni quels ont pu être les résultats d’une telle « distribution »…

Va-t-il recommencer ? Mais oui ! Pourquoi ne pas reprendre une opération qui est si bien ''en marche'' (pour lui) ? Le 2 juin de cette année, en réponse à une interpellation de la députée (Modem) Géraldine Bannier qui interrogeait le gouvernement sur ses engagements « pour faire de la France un pays de lecteurs », le ministre de l’Education nationale a terminé en martelant: « nous redistribuerons des  « Fables »  de La Fontaine en juin prochain ».

On le voit, Jean-Michel Blanquer aime les redoublements. Et aussi en parler (même et surtout si cela ne change rien en réalité)

Le 8 juin 2017, dans le quotidien « Le Parisien », Jean-Michel Blanquer affirme vouloir «autoriser à nouveau le redoublement» dès l’année scolaire 2017-2018, en jugeant «absurde son interdiction » par Najat Vallaud-Belkacem. En réalité, la précédente ministre de l'Education nationale n'avait nullement « interdit »   le redoublement. Son décret de novembre 2014 avait simplement affirmé «le caractère exceptionnel du redoublement », dans la ligne même de la circulaire du 16 mars 2010 d'un certain Jean-Michel Blanquer (alors DGESCO): « rendre très exceptionnel le recours au redoublement ». C'est finalement, à peu de choses près, ce qui sera réaffirmé dans le décret publié au JO en février 2018. Mais ce qui aura compté pour Jean-Michel Blanquer, c'est une manœuvre toute simple en son principe mais accomplie avec aplomb en faveur de son ''image''; car il sait fort bien que l'idée de ''redoublement'' est populaire, et il a ''communiqué'' et frappé durablement les esprits en conséquence.

On a le même type de manœuvre au sujet de ''l'uniforme'' (un thème ''tapageur'') qui revient régulièrement dans ses interviews.

Là encore, il y a une forte majorité de'' principe'' en faveur du port d'un uniforme pour les élèves, tant qu'on ne cherche pas à préciser sérieusement comment cela pourrait être mis en œuvre (quel(s) uniforme(s)? le même pour les filles et pour les garçons ? payé par qui ?). C'est pourquoi Jean-Michel Blanquer redit à chaque fois qu'il n'est pas contre le port de l'uniforme, bien au contraire (c'est porteur pour son ''image'') ; mais qu'il ne l' « imposera pas ». Et il se garde bien de prendre une initiative effective en ce sens, par exemple celle qui avait été avancée par François Fillon au cours des dernières présidentielles : «  si je suis élu, je demanderai que chaque établissement scolaire décide de la tenue que ses élèves devront adopter »

In fine, tout cela est constitué pour l'essentiel de ''paroles en l'air'' qui alimentent sa ''petite musique de Lui''. Et il y a d'autres exemples de cette eau, que les commentateurs ne manqueront certainement pas de mentionner.

Mais ce n'est pas toujours le cas . Et il convient d'être attentif en raison au moins de deux initiatives récentes. D'une part la décision de l' « obligation d'instruction  à partir de l'âge de trois ans », et d'autre part« la réforme du lycée » en cours.

« L'obligation d'instruction à partir de l'âge de trois ans » (qui a été mise en avant par le ministre de l'Education nationale Jean-Michel Blanquer lors des « Assises nationales pour l'avenir de l'école maternelle » qui ont eu lieu fin mars 2018) ne figure d'aucune façon dans les engagements du candidat Macron.

On peut s'interroger sur les raisons et les effets effectifs possibles de cette décision. C'est une revendication de longue date du syndicat des enseignants (Unsa) qui considère qu'une telle ''affirmation'' peut conforter (voire ''sanctuariser'' en quelque sorte) l'école maternelle dans une période d'incertitude. C'est aussi une mesure qui peut permettre aux écoles maternelle privées sous contrat d'obtenir dans les communes un traitement à parité avec les écoles maternelles publiques (avec des arguments juridiques nouveaux).

Contrairement à ce qu'a laissé entendre le président de la République qui a prétendu qu' « il y a 26000 enfants qui n'allaient pas à l'école et qui vont y aller à partir de la rentrée scolaire », il ne s'agit pas d'une obligation pour tous les enfants de ''fréquenter'' l'école maternelle (une ''obligation'' qui n'existe d'ailleurs pas pour les écoles élémentaires et les collèges, car « l'instruction obligatoire peut être donnée dans une école publique, une école privée ou dans la famille »)

En revanche, le principe de « l'obligation d'instruction» implique que l'on définisse cette « instruction ». A cet égard, on peut s'étonner que la seule mention de l'école maternelle dans le programme du candidat Macron figure dans une assertion assez étrange : « Donner la priorité à l'apprentissage des fondamentaux ''lire, écrire, compter'' dans le pré-scolaire, en maternelle et au primaire » . Outre le fait qu'à proprement parler le « primaire » englobe « l'élémentaire » et « la maternelle »), cette focalisation sur le ''lire, écrire, compter'' y compris pour ce qui précède « l'élémentaire » fait historiquement problème.

Le décret fondateur de l'école maternelle du 18 janvier 1887 mentionne que « les écoles maternelles sont des établissements de première éducation ». Il s'agit bien d' « éducation » et non d'« instruction ». Et la figure emblématique de cette école – Pauline Kergomard – a indiqué que la plus grande erreur commise dans les écoles maternelle naissantes était de « confondre le développement intellectuel avec l'instruction ». Au secours Pauline. Reviens !

Pour ce qui concerne la « réforme du lycée », on peut remarquer qu'elle n'apparaît pas en tant que telle dans les engagements du candidat Macron. Il est simplement dit à propos du lycée qu'il faut «  rendre possible de nouvelles formes d'organisation du temps scolaire et de nouveaux parcours, qui prépareront mieux à la poursuite d'études et à l'insertion professionnelle ».

Ces indications étant fort générales, il appartenait donc au ministre de l'Education nationale Jean-Michel Blanquer de les ''mettre en musique'' (et pas simplement en vue de sa ''petite musique de Lui''). Et c'est sans nul doute ce qu'il est en train de faire si l'on en juge par les vives réactions des organisations présentes au lycée (syndicats ou organisations de telle ou telle discipline), signe d'une certaine volonté (voire d'une volonté certaine) de ''déplacer les lignes''. Reste à savoir ce qui sera finalement décidé et mis effectivement en place, avec quels effets et en quels sens.

En tout état de cause, le Chef de l'Etat Emmanuel Macron juge que son ministre de l'Education nationale Jean-Michel Blanquer est « excellent » . Excellent pour savoir occuper souvent la scène médiatique et se mettre en avant (quitte à user et abuser des ''paroles en l'air'' )? Excellent pour changer, ''l'air de rien'', la nature de l'école maternelle ? Excellent pour ''déplacer les lignes'' au lycée ?

On peut penser que cela n'était pas prévu au départ, puisque le président de la République Emmanuel Macron n'a pas jugé bon que Jean-Michel Blanquer soit bien placé dans l'ordre protocolaire de présentation des ministres du gouvernement Philippe (à la onzième place, la dernière de la vingtaine de ministres de l'Education nationale qui se sont succédé ces quarante dernières années) . On rappellera pour mémoire que Bayrou, Allègre, Hamon et Najat Vallaud-Bel kacem ont été situés à la troisième place ; Peillon et Fillon à la deuxième place ; et surtout Lang et Jospin à la première place (avec en prime le titre de ''ministre d'Etat''). Une ''injustice'' à réparer lors d'un prochain remaniement ministériel, et ''une surprise du Chef'' à venir ?

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