La date curieuse de la célébration du ''trentenaire'' des bacs pros...

Elle a lieu en cette fin de semaine, à une date a priori curieuse car on se souvient du moment de l'annonce très médiatisée de mai 1985. Mais c'est pourtant la bonne date, celle où la décision a été prise, fin janvier 1985. Cette curiosité vaut qu'on y revienne

 

Le 22 mai 1985, au cours de l’émission télévisée ''Parlons France'', le Premier ministre Laurent Fabius annonce que le gouvernement prépare «une loi-programme sur cinq ans pour l’enseignement technique ». Il s’agit de favoriser «un gigantesque bond en avant, fondamental pour la modernisation du pays». Laurent Fabius précise que cette loi permettra la création de nouveaux établissements scolaires, les «lycées professionnels», et la mise en place d’un nouveau baccalauréat, le «baccalauréat professionnel». La loi-programme prévoit également « l’augmentation de 50 % du nombre des instituts universitaires de technologie (IUT) et la création de plusieurs universités de technologie ». Le Premier ministre indique par ailleurs que l’objectif du gouvernement est d’augmenter le nombre des bacheliers et de porter 80 % d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat en l’an 2000.

Le 28 mai 1985, le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Pierre Chevènement, commente cette annonce au cours d’une conférence de presse. Selon Jean-Pierre Chevènement, la décision de s’engager dans cette loi-programme constitue «l’initiative la plus importante du gouvernement pour l’éducation nationale». Il s’agit en premier lieu de répondre aux besoins de la modernisation du pays en formant des ouvriers de plus en plus qualifiés, «souvent au niveau du baccalauréat, quelquefois à un niveau supérieur encore ». Le ministre de l’Éducation nationale souhaite « effacer l’image de parent pauvre de l’Éducation nationale attachée à l’enseignement technique professionnel », en l’adaptant «à cette partie de la jeunesse qui a le plus besoin qu’on lui offre des perspectives» mais aussi aux professeurs, dont la carrière a été «trop souvent bornée par l’horizon du système même ».

La décision de mettre en place les baccalauréats professionnels a été prise dès janvier 1985, quatre mois plus tôt (et non à la suite de l’enquête très sérieuse et approfondie du BIP dont les résultats n’ont été communiqués à la commission « éducation et économie » qu’en mai 1985, au moment de l’annonce d’une décision déjà prise).

Certes Laurent Fabius et Jean-Pierre Chevènement, à l’instar de leurs conseillers, étaient persuadés de la nécessité d’élever le niveau de formation de la population pour des raisons d’ordre économique. Mais il est clair, pour l'historien Antoine Prost qui s'est beaucoup intéressé à l'historique de cette création des bacs professionnels, que cette décision n'a pas relevé d’une analyse économique approfondie : c’est une décision beaucoup plus politique, qui vise à désenclaver l’enseignement technique en lui donnant un prolongement de niveau IV (le baccalauréat). En réalité, cette réforme pouvait être attendue (et elle a été portée d’ailleurs) par les professeurs et les proviseurs des lycées professionnels. On en perçoit d’ailleurs quelques traces dans les propos de Jean-Pierre Chevènement lui-même lors de sa conférence de presse du 28 mai 1985.

On ne peut pas dire non plus que c’était une idée du patronat. Les secteurs industriels qui demandaient alors un diplôme de niveau IV se limitaient pour l’essentiel à la Fédération des industries électriques, électromécaniques ou électroniques. Le représentant de la puissante Union des industries métallurgiques et minières, par exemple, n’a donné son accord au baccalauréat professionnel qu’à titre personnel.

Quant à l’objectif de « 80 % d’une classe d’âge au niveau bac » devenu un slogan historique, on peut lire sa naissance dans la transformation d’une proposition qui avait été faite dans le rapport «Les lycées et leurs études au seuil du XXIe siècle» (dit «rapport Prost»), publié en décembre 1983. Il y était proposé d’«atteindre l’objectif de 80 % de jeunes achevant une scolarité de second cycle » (second cycle court ou second cycle long).

Ce chiffrage avait été établi par la commission présidée par Antoine Prost en ajoutant le flux d’entrée en apprentissage (15 %) au flux de 5 % correspondant aux enseignements spécialisés, et en retranchant le total de ces deux flux (considérés comme plus ou moins incompressibles) du total 100 %. On aboutissait ainsi à 80 %, pourcentage repris dans un sens quelque peu différent par Laurent Fabius et Jean-Pierre Chevènement un an et demi plus tard, en mai 1985 : 80 % d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat. La différence essentielle tient à ce que, désormais, la « bonne fin » de l’ancien « cycle court » ou «cycle professionnel» est d’atteindre « le niveau bac ».

PS: La mise en place effective, en septembre 1985, de formations conduisant aux baccalauréats professionnels, s'est effectuée dans le cadre d'une simple circulaire datant de juillet 1985. Un décret actant la création de bacs professionnels parait seulement ensuite le 27 novembre 1985, alors que la loi-programme dans laquelle elle a été inscrite n'est promulguée que le 23 décembre 1985. Beau chemin ''à rebours'' d'une création dont on ne sait trop finalement quand elle a été faite... Enfin, tout cela s'est passé en 1985 et non pas en 1986.

 

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