Dans « Le Figaro » d'hier l'ineffable Bruno Le Maire a torché une tribune où il prétend que l'on assiste avec la réforme du collège à « la remise en cause du roman national ». Et il est rejoint dans la tribune suivante par un historien de la Révolution française – Patrice Gueniffey – qui déclare que le « ministère de l'Education nationale préfère écarter ce qui fâche, c'est à dire le roman national ». Ils sont tous deux en principe instruits. Cependant ils ne savent pas (ou font semblant de ne pas savoir) que le ''roman national'' a certes concerné tout particulièrement l'école communale, mais n'a jamais été central pour l'enseignement secondaire et donc le collège...

 Tout le monde se souvient pourtant que les livres d'histoire de la communale commençaient certes (sous la troisième République, et au moins jusqu'à la quatrième République) par la Gaule, les Gaulois, puis les Gallo-romains ; mais que ceux de la classe de sixième traitaient – eux - de l'Antiquité (à savoir pour l'essentiel de l'Egypte, de la Grèce et de l'Asie mineure, puis de l'Empire romain).

Les programmes d'histoire de 1890 pour les classes de la troisième à la terminale de l'enseignement secondaire sont intitulés « Histoire de l'Europe et de la France » (ceux de la sixième à la quatrième étant consacrées à'' l'histoire ancienne'').

Si l'on ne retrouve pas le terme « Europe » dans les titres des programmes d'histoire de 1902 pour le secondaire, l'étude des pays européens y est bien présente. Par exemple, pour le Moyen Age : l'Angleterre, l'Allemagne, l'Italie, les Magyars, les peuples slaves. Pour les temps modernes : l'Angleterre, l'Allemagne, l'Autriche, l'Italie, l'Espagne, les Provinces Unies, la Russie et l'Europe orientale. Pour l'époque contemporaine : l'unité italienne, l'unité allemande, l'Angleterre, l'Empire allemand, l'Autriche, la Hongrie, la Russie, la question d'Orient, la Belgique, la Suisse.

Encore plus significatif, certaines questions permettent même d'aborder l'Europe de façon globale : la Renaissance en quatrième et en seconde (classe où l'on étudie aussi la civilisation européenne au Moyen Age et le mouvement intellectuel en Europe au XVII° siècle) ; l'expansion européenne et les transformations de l'industrie et du commerce au XIX° siècle en troisième et en classes terminales (classes où l'on étudie aussi les caractères généraux de la civilisation européenne).

Et ces orientations ne se démentent pas dans les programmes suivants de l'enseignement secondaire, ceux par exemple de 1925 et de 1938, bien au contraire.

Finalement, de quoi parle-t-on lorsque l'on invoque le « roman national », en particulier à propos des changements de programmes d'histoire au collège envisagés par le Conseil supérieur des programmes ? Savent-ils de quoi ils parlent, ce Bruno Le Maire (pourtant reçu premier au concours de l'agrégation de Lettres en 1992) et ce Patrice Gueniffey (docteur en histoire et directeur d'études à l'EHESS) avec la ''superbe'' péremptoire qui les caractérise ? Le ''niveau'' (de prudence élémentaire) baisserait-il ?   

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

Tous les commentaires

Si tous les enseignants, ministres ou autres responsables de l'Education nationale raisonnaient comme Claude Lelièvre, notre système scolaire se porterait beaucoup mieux et la France  ne serait pas la lanterne rouge des performances scolaires de l'Europe. Bravo pour sa réaction compétente, sensée et parfaitement juste aux critiques ridicules et sournoisement politiciennes de Bruno Le Maire.  Quant à Patrick Gueniffey, je le préfére comme biographe de Bonaparte que comme porte glaive patriotard du Figaro.

Claude Lelièvre a raison de rappeler que depuis la fin du XIX° siècle, l'enseignement de l'histoire, dés les premières classes du secondaire, n'avait pas comme objet l'histoire de France, mais l'histoire de l'humanité à travers ses grandes civilisations. Ce sont les débats récents sur la soi-disant disparition de la mémoire nationale, orchestrée par une coalition  de monsieurs tout-le monde et d'académiciens, qui ont fixé à l'histoire enseignée cet objectif centré sur l'identité française et l'histoire nationale.

Les professeurs d'histoire finissent-ils par oublier qu'ils sont des professeurs d'histoire et non pas d'histoire de la France ? C'est presqu'en catimini que l'on a introduit récemment l'histoire de l'Afrique  et de l'Asie antiques et médiévales dans les programmes du collège comme si on avait peur de fâcher les ayatollah de l'histoire nationale qui régnent au café du coin comme sous la coupole de l'Institut. C'était  sous la présidence de Nicolas Sarkozy.

Si notre gouvernement socialiste entend ouvrir l'enseignement et en particulier celui de l'Histoire à la compréhension du monde actuel dans sa diversité culturelle et sa complexité, on est en droit d'espérer qu'il ne fera pas moins et qu'il ne cédera pas par pusillanimité électorale à ce climat de repli régressif  sur les obsessions identitaires.