Robes masculines et sanctuaires en temps de Covid

Le port de la robe par des hommes (des «mâles») indique que l'on est dans une «institution sanctuaire» : c'est le cas pour les tribunaux ou au sein des églises, et même encore pour l'Ecole. Mais cela ne sanctuarise pas pour autant contre le Covid.

La façon de s'habiller à l'Ecole défraye actuellement la chronique. En l'occurrence, l'une des dimensions qui reste dans l'ombre (mais qui est pourtant historiquement bien présente), c'est de considérer que l'Ecole est une institution jouissant d'une ''extra-territorialité'' particulière (de l'ordre du « sanctuaire »), avec ses règles de conduites et d'apparences spécifiques pour les élèves et les professeurs (qui peuvent même aller jusqu'à ''l'inversion'').

Pour épargner au corps enseignant du secondaire masculin le « contact impur » du « monde », le décret de Napoléon I du 17 mars 1808 emprunte aux congrégations enseignantes quatre traditions monastiques : le logement à l’intérieur de l'établissement scolaire, la table commune, la recommandation du célibat et l'obligation de porter la robe professorale. Le modèle est emprunté au clergé non pas ''séculier'' (c'est à dire ''dans le siècle'') mais au clergé ''régulier '' (c'est à dire ayant ses ''règles'' propres, ''hors du siècle'', hors du ''monde'')

L'usage de la « robe professorale » masculine se restreindra certes peu à peu au fil du temps : dans les cours, dans les distributions de prix ou les remises de diplômes, lors des rentrées solennelles, ou en jury de thèse. Mais il persiste encore ici ou là, dans des circonstances jugées pami les plus prestigieuse, un signe qui ne trompe pas sur son sens et son importance symbolique (car le port de la robe par des hommes en d'autres circonstances attire le plus souvent la dérision voire le mépris).

Selon le sociologue Emile Durkheim, l’Eglise a en quelque sorte ‘’inventé’’ l’Ecole sous une forme institutionnelle forte (à l’instar d’un ''sanctuaire'') parce qu’elle avait un projet d’emprise universelle sur les âmes. Pour Durkheim, qui écrit à la fin du XIX° siècle et qui tient à percer le secret profond de l’Ecole, y compris de l’école laïque de la troisième République, l’histoire de l’Ecole est celle de la longue ‘’laïcisation’’ de ce projet dont le contenu (Dieu et l’Eglise, ou bien l’Empereur ou la République une et indivisible) importe moins que la forme (celle du ‘’sanctuaire’ ). « Pour nous aussi, dit-il, l’Ecole, à tous les degrés, doit être un lieu moralement uni, qui enveloppe de près le jeune et qui agisse sur sa nature tout entière […]. Ce n’est pas seulement un local où un maître enseigne ; c’est un être moral, un milieu moral, imprégné de certaines idées, de certains sentiments, un milieu qui enveloppe le maître aussi bien que les élèves » ( « L'Evolution pédagogique en France », PUF, édition de 1990, p.38-39). Il s'agit de ''convertir'', pas de ''divertir'' ; de ''converger'', pas de ''diverger'' . Voire même, à certains égards, d''uniformiser''.

Comme l’a très bien dit le sociologue François Dubet dans son livre au titre suggestif, « Le déclin de l’institution » (Seuil -2002 ), « L’exterritorialité est une des marques essentielles de cette forme de socialisation […]. Les églises, les hôpitaux, les écoles et les tribunaux sont des temples, des espaces incarnant une règle universelle protégés des désordres du monde. Ce sont des sanctuaires » ( p.29)

Il y aurait beaucoup à dire sur le lent et long effritement du « sanctuaire scolaire », dans certains de ses aspects majeurs. Et celui des régulations des apparences des professeurs et des élèves en est un, sans aucun doute.

Mais la conjoncture nous invite aussi à remarquer que l'accent porté actuellement sur la question de l'habillement en milieu scolaire a lieu au moment même où l'on devrait se demander avant tout si le '''sanctuaire scolaire'' ne serait pas l'espace public le moins ''sanctuarisé'' contre le COVID 19...

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.