Les tricheurs

A dix ans d’intervalle, deux ministres de l’Education nationale (et deux seulement) se sont employés à ‘’verrouiller’’ les statistiques produites dans le cadre de leur ministère : Claude Allègre et Xavier Darcos.

A dix ans d’intervalle, deux ministres de l’Education nationale (et deux seulement) se sont employés à ‘’verrouiller’’ les statistiques produites dans le cadre de leur ministère : Claude Allègre et Xavier Darcos.

 

 

Le journal " L’Expansion " ( qui n’est pas connu pour être un organe d’opposition au pouvoir actuel, loin s’en faut ) vient de publier un article au titre éloquent : " Les chiffres qui dérangent le ministère de l’Education nationale ". Certains passages de l’article méritent le détour : " Rue de Grenelle, le verrouillage des études statistiques s’est généralisé. La publication d’une vingtaine de notes d’informations réalisées par la DEPP ( Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance) du ministère de l’Education nationale sont ainsi bloquées, parfois depuis plus d’un an […]. Ainsi le traditionnel point sur les prévisions d’effectifs de la rentrée scolaire 2008 n’est jamais sorti. Peut-être parce que les chiffres ne collaient pas avec le discours du ministre, qui justifiait les suppressions de postes d’enseignants par la diminution du nombre d’élèves… ". Et " L’Expansion " publie en exclusivité la liste de ces notes d’informations bloquées. On peut le plus souvent se douter aisément de la raison du blocage ( cf, par exemple, les notes sur " le coût de l’éducation en 2007 ", sur " les réseaux ambition réussite en 2006-2007 ", sur " l’évolution sur huit ans des orientations post-baccalauréat ", sur les " départs à la retraite des personnels de l’Education nationale entre 2000 et 2007 ", sur " la pause du développement de la validation des acquis de l’expérience en 2007 " ).

 

 

Xavier Darcos a eu un prédécesseur célèbre que l’on ne saurait oublier ( et qui ne se fait guère oublier ) : Claude Allègre. Cela a été en son temps de notoriété publique. On peut citer en guise d’anniversaire un article paru fin avril 1999 – il y a tout juste dix ans ! - dans " Le Nouvel Observateur ", au titre lui aussi des plus éloquents : " Le thermomètre de l’école est bloqué ". Quelques extraits significatifs pour se rafraîchir la mémoire : " Après les lycéens et les profs, ce sont des fonctionnaires qui se rebellent contre Allègre. Ils l’accusent d’avoir cassé l’instrument de mesure de l’éducation pour en faire sa chose à lui ".

 

En 1988, le ministre René Monory avait créé une nouvelle direction baptisée la DEP ( Direction de l’évaluation et de la prospective) qui sera dirigée par Jean-Pierre Boisivon auquel succèdera Claude Thélot, et qui fonctionnera et se développera sans encombre sous trois autres ministres successifs : Lionel Jospin, Jack Lang et François Bayrou.

 

En 1998, Claude Allègre devient ministre de l’Education nationale et transforme la DEP en DPD ( Direction de la programmation et du développement ). Sa volonté de remettre en cause la mission centrale de l’évaluation ( fondatrice de la DEP ) est à peine dissimulée. Claude Thélot ne s’y trompe pas, claque la porte et démissionne. Et les conséquences arrivent vite en pleine lumière, comme le rapporte par exemple Anne Fohr dans l’article du " Nouvel Observateur " déjà cité : " Une censure déguisée et des pressions discrètes sont apparues ; des rapports pourtant commandés par les cabinets des ministres sont passés à la trappe, et des auteurs ont dû corriger leurs publications […]. On aurait également demandé au service de plancher sur les fameux 12% d’absentéisme enseignant avancé par le ministre Claude Allègre :’’nous avons additionné des choux et des carottes ’’ plaisante un statisticien, ‘’sans succès évidemment’’ […].Il y eut aussi une étude bâclée sur la violence dans les établissements scolaires, réalisée et présentée aux recteurs par une béotienne zélée : les jours de grève des enseignants y étaient comptabilisés avec le racket, et les résultats assez désopilants pour que le directeur de cabinet du ministre ait ordonné sa disparition […]. Au total, au-delà de l’inquiétude et de l’amertume, le personnel conteste la conception ‘’instrumentale’’ que Claude Allègre a des chiffres et de leur évaluation. Leitmotiv : ‘’il confond l’information publique et la communication politique’’ ".

 

Jack Lang, qui succède à Claude Allègre, puis les ministres de l’Education nationale qui le suivent laissent à nouveau la DPD rebaptisée DEPP ( Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance ) jouer pleinement son rôle. Jusqu’à Xavier Darcos…

 

On retiendra le nom des deux tricheurs, Claude Allègre et Xavier Darcos, qui entreront certainement dans l’histoire pour avoir été rejetés par les enseignants, massivement par ceux du secondaire pour l’un, massivement par ceux du primaire pour l’autre. C’est peut-être cela, la ‘’justice immanente’’.

 

 

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