L'annonce égotiste et inédite de Blanquer

Le nouveau ministre de l'Education nationale vient d'annoncer qu'il n'y aura pas de loi à son nom (en gage de la fin d'une politique d'évolutions «verticales» du système scolaire). La belle affaire ! Car la plupart des réformes scolaires initiées «d'en haut» l'ont été par simples décrets...

« Il n'y aura pas de ''loi Blanquer'', et j'en serai fier » a déclaré vendredi dernier Jean-Michel Blanquer au congrès de la PEEP (Fédération des parents d'élèves de l'enseignement public) : « il y aura des évolutions du système qui ne seront pas verticales ».

Mais celui que l'on présente comme un « fin connaisseur du système éducatif » ne doit pas ignorer que l'essentiel des réformes tentées d'en haut (''verticales'') l'ont été par ''décrets'' et non par des ''lois'' !

Durant le dernier quinquennat, il y a bien eu une loi d'orientation et de programmation votée en 2013 par l'ensemble des parlementaires de gauche (PC, PS, Europe Ecologie les Verts) et refusée ''par principe'' par l'ensemble des parlementaires de droite. Mais les trois réformes qui ont été tentées et décidées d'en haut (et qui ont plus ou moins défrayé la chronique) ont été décidées par simples décrets : la réforme des rythmes scolaires dans le primaire ; la grande réforme des programmes scolaires (de la maternelle à la classe de troisième) ; et enfin ce qu'il est convenu d'appeler la ''réforme du collège''.

L'essentiel des très importantes réformes scolaires de la période gaullienne ne sont pas passées, elles aussi, par des lois ad hoc. On peut citer en particulier la décision de prolonger la fin de la scolarité obligatoire de 14 ans à 16 ans (prise par Ordonnance le 6 janvier 1959) et la création du CES (collège d’enseignement secondaire) destiné à accueillir désormais (de la sixième à la troisième) tous les élèves entre l’âge de 11-12 ans et l’âge de 15-16 ans (une création décidée par simples décrets le 3 août 1963).

La plupart des « grandes lois scolaires » (celles qui ''balaient'' un champ assez vaste) sont davantage des ‘’lois-principes’’ (qui affirment des ‘’principes’’, des ‘’orientations’’ ) que des ‘’lois-réformes’’ (qui réforment directement des dispositifs et/ou des pratiques en usage), comme je l'ai déjà souligné antérieurement dans « Médiapart » (cf mon billet du 2 janvier 2013). Cela tient foncièrement au fait que les questions éducatives  relèvent certes toujours peu ou prou de choix politiques au sens large du terme, mais de choix qui ne recoupent pas nécessairement (loin s’en faut assez souvent) les clivages entre les différents regroupements d’élus parlementaires. Il est difficile de regrouper son ‘’camp’’ sur des ‘’dénominateurs communs’’ nombreux, ‘’concrets’’ et précis ; mais c’est davantage possible (et utile pour donner du sens) de le rassembler sur des ‘’ principes’’ et/ou des ‘’orientations’’.

On peut prendre pour exemple (parmi bien d'autres possibles, mais on l'a encore en mémoire) la loi ''Haby'' du 11 juillet 1975 (les protagonistes des débats parlementaires s'accordant pour trouver qu'il n'y avait pas grand chose d'''opérationnel''' dans la loi) tout cela étant repoussé à des décrets pour une réforme effective : les décrets du 28 décembre 1976.

La tentation est grande de ''faire de nécessité vertu''. Beaucoup l'ont eue (à tort ou à raison) ; et le nouveau ministre de l'Education nationale est loin d'être une exception, contrairement à ce qu'il laisse entendre...In fine, on peut se demander si Jean-Michel Blanquer ne s'est pas résolu purement et simplement à ''amuser la galerie'' en l'occurrence, avec une tonalité et une mimique à la ''Buster Keaton'' qui ne manquent pas de sel et d'aplomb.

Si l'on récapitule les lois concernant le système scolaire qui ont eu quelque importance sous la cinquième République, on obtient la liste suivante. 31 décembre 1959 : loi  Michel Debré ; il est proposé aux établissements privés des « contrats » (d’ « association » ou « simple »). 22 avril 1960 : loi créant les collèges et lycées agricoles. 3 décembre 1966 : loi sur la formation professionnelle. 12 novembre 1968 : loi Edgar Faure d’orientation de l’enseignement supérieur. 1er juin 1971 : loi pérennisant les contrats « simples » (qui avaient été proposés à ‘’l ‘essai’’ pour une période de dix ans à l’origine). 16 juillet 1971 : loi organisant la formation professionnelle continue dans le cadre de la « formation permanente ». 11 juillet 1975 : loi René Haby créant notamment le ‘’collège unique’’. 25 novembre 1977 :   loi Guy Guermeur, donnant de nouveaux droits et de nouveaux avantages financiers aux établissements privés sous contrats. 22 janvier 1983 : loi relative à la répartition des compétences entre les communes, les départements, les régions et l’Etat. 26 janvier 1984 :  loi Alain Savary  d’orientation de l’enseignement supérieur. 9 juillet 1984 ; loi portant rénovation de l'enseignement agricole public.31 décembre 1984, loi portant réforme des relations entre l'Etat et les établissements d'enseignement agricole privé. 25 janvier 1985 : loi sur l’enseignement privé modifiée : l’Etat prend à sa charge la rémunération des personnels enseignants des établissements privés sous contrats, les collectivités locales subventionnant le fonctionnement. 14 juillet 1989 : loi Lionel Jospin d’orientation sur l’éducation. 23 avril 2005 : loi François Fillon d’ « orientation et de programme pour l’avenir de l’Ecole ». 10 août 2007: loi Valérie Pécresse relative "aux libertés et responsabilités des universités'' (LRU). 28 octobre 2009 : loi Jean-Claude Carle « tendant à garantir la parité de financement entre les écoles publiques et privées sous contrat d’association lorsqu’elle accueillent des élèves scolarisés hors de leur commune de résidence ». Juillet 2013 : loi Vincent Peillon d'orientation et de programmation.

Au total, durant toute la cinquième République, seulement sept ministres de l'Education nationale « ont donné leur nom à une loi scolaire » . Sept sur les trente quatre qui se sont succédé ! Jean-Michel Blanquer ''surfe'' (à bon compte!) sur l'idée (répandue, mais fausse) que chaque ministre de l'Education nationale n'a de cesse de donner son nom à une loi (alors que seulement un sur cinq l'a fait...). On le voit, le nouveau ministre de l'Education nationale a une façon bien singulière de satisfaire son ego en excipant (d'entrée de jeu et pour l'Histoire) d'une exceptionnalité qui n'a aucun fondement : « il n'y aura pas de loi ''Blanquer'', et j'en serai fier ». Bigre.

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