La Gay Pride et l'Ecole

Cette année, l’Interassociative lesbienne, gay, bi et trans a pris comme slogan " Pour une école sans aucune discrimination ", ce qui aurait été impensable il n’y a même pas dix ans. Selon les organisateurs, c’est " la première fois qu’est choisi un thème aussi spécifique ", et il s’agit de l’Ecole, " où il est possible d’avancer ". Bref retour historique sur une histoire qui semble se précipiter.

Cette année, l’Interassociative lesbienne, gay, bi et trans a pris comme slogan " Pour une école sans aucune discrimination ", ce qui aurait été impensable il n’y a même pas dix ans. Selon les organisateurs, c’est " la première fois qu’est choisi un thème aussi spécifique ", et il s’agit de l’Ecole, " où il est possible d’avancer ". Bref retour historique sur une histoire qui semble se précipiter.

 

Pendant très longtemps, l’homosexualité n’a pas eu droit de cité à l’Ecole et elle a été tout particulièrement redoutée, stigmatisée et pourchassée. Il faut attendre les toutes premières années de ce troisième millénaire pour que certains groupes d’enseignants homosexuels, appuyés par certains syndicats de l’enseignement public relèvent ouvertement le défi.

 

 

Si bien que le 29 juin 2002, des professeurs et éducateurs de l’enseignement secondaire public manifestent pour la première fois es qualité, et sous bannière syndicale, à la Marche des fiertés lesbiennes, gays, bi et trans à Paris. Cela ne passe pas inaperçu dans la presse, et les réactions sont parfois vives et contrastées. Par exemple, après que " L’Express " ait fait paraître un article intitulé : " Gay Pride, des profs s’affichent ", un professeur reproche dans le courrier des lecteurs à l’article d’avoir été " homophobe, lorsqu’il utilise des termes comme ‘’dérive communautariste’’ ou ‘’affichage collectif’’ ", tandis qu’un autre professeur s’insurge : " Lorsqu’une représentante du SNES, syndicat enseignant, demande que l’homosexualité acquière ses lettres de noblesse dans l’Education nationale, je dis non ![…]. Mon rôle de professeur, c’est-à-dire d’éducateur honnête, n’est pas d’induire les enfants en erreur ; du moins ceux qui, fragiles, sont dans la recherche hésitante de leur identité. Pas question de leur laisser accroire que l’’’option homo’’ serait une orientation comme une autre. Les priver de la merveilleuse et très civique altérité féminine, ou masculine, les éloigner des joies multiples de la famille, c’est hors de question. Ma mission de professeur ne sera jamais de ‘’modéliser’’ ces fiers acteurs de fourvoiements, même si je ne me fais pas d’illusions. Ils constituent un lobby électoral plus pesant que les pères de famille nombreuse comme moi, qui sont pourtant, comme le disait Péguy, ‘’les derniers héros des temps modernes’’ ".

 

 

Le débat se porte très vite sur le contenu même des programmes et des manuels scolaires. Dans le mensuel " Tétu" de septembre 2002, Philippe Clauzard ( l’un des dirigeants de l’ " Amicale gay et lesbienne autonome des enseignants ") affirme avec force : " L’école est le lieu où se créent les savoirs. Par on ne sait quelle magie, ou à cause de l’homophobie institutionnelle, les questions liées à l’homosexualité en sont absentes. Le silence de l’école sur l’homosexualité tronque la réalité de notre société contemporaine, faite de couples homosexuels, de familles homoparentales et d’individus désirant des personnes de leur sexe. Agir sur les programmes scolaires permettrait de faire évoluer les mentalités dès le premier âge et tout au long de la scolarité. Cela offrirait la possibilité de donner un visage à l’homosexualité en abordant cette thématique-là où elle est passée sous silence, en histoire, en littérature, en éducation à la citoyenneté, en éducation à la sexualité ".

Dans son ouvrage paru en 2004 ( " Enculé ! L’école est-elle homophobe ? " ) Guillaume Tanhia s’attache à démontrer que l’enseignement n’est certes pas ouvertement anti-homosexuel, mais que la discrimination se fait insidieusement ( " par ignorance, par omission ou par lâcheté " ). Dans les livres d’histoire, les rares lignes consacrées aux homosexuels sont limitées à leur déportation par les nazis : " Ils n’apparaissent dans l’histoire que lorsqu’on veut les anéantir ! ". Le constat qui est fait pour les manuels de littérature est de même nature. On étudie communément Rimbaud et Verlaine en euphémisant leurs rapports : on évoque des " liaisons tumultueuses " ou " des amitiés particulières ". Idem pour Wilde, Gide ou Genet. Et Michel-Ange est qualifié d’ " homme tourmenté ". Guillaume Tanhia en conclut que, en occultant que d’autres façons d’aimer et de vivre la sexualité existent, " on impose un modèle de société patriarcal et hétérocentré ". Autant d’ "oublis " poursuit-il, qui montrent que l’homosexuel n’a pas sa place à l’école, qu’il soit élève ou professeur. Alors même que, dans la société, il la prend bien davantage : " On va parler partout de l’homo de service qui apparaît désormais dans chacune des émissions de télé- réalité ; mais on n’en dira jamais rien à l’école ! ".

A l’instar des mouvements féministes qui condamnent la représentation stéréotypée ( dénoncée comme discriminatoire ) des femmes et des hommes de la famille hétéroparentale (dans les livres d’histoire, de lecture ou de littérature, ou les manuels de langues vivantes ), de plus en plus de groupes d’enseignants homosexuels s’en prennent à la représentation stéréotypée ( dénoncée comme discriminatoire ) de la famille ‘’normale’’ dans ces mêmes livres ou manuels.

 

 

En définitive, la situation actuelle paraît être celle –ci : le tabou semble être levé pour ce qui concerne les questions ( qui peuvent être posées ouvertement et avec ampleur, comme en témoigne le succès même de la ‘’Gay Pride’’ et le slogan de cette année ) ; mais les réponses institutionnelles sont ( sauf cas d’espèce ) très générales et n’engagent pas le plus souvent à grand chose. Ce n’est certainement pas la circulaire ministérielle de rentrée telle qu’elle a été annoncée ces jours ci par Xavier Darcos sur ce sujet qui changera foncièrement la donne, même si elle sera en quelque sorte une ‘’nouveauté’’ et un signe des temps ( plus ‘’ouverts’’ ).

Dans son interview à " Libération " du 25 juin, le ministre a en effet déclaré que pour que les personnels de l’Education nationale se sentent concernés, la circulaire de rentrée mentionnera explicitement la lutte contre l’homophobie ( des circulaires l’ont déjà fait, en particulier celle du 21 novembre 2001 qui comprend pour la première fois le terme homophobie et précise que " l’éducation sexuelle doit aujourd’hui intégrer les questions liées à la mixité, à la lutte contre le sexisme, l’homophobie, et permettre de mieux prendre en compte les attentes des jeunes, avec leurs différences et leurs préoccupations spécifiques " ; mais ce n’était pas à proprement parler une circulaire " de rentrée "… ). Par ailleurs Xavier Darcos a décidé de rendre systématique à la rentrée l’affichage de la ligne Azur ( pour ceux qui se posent des questions sur leur identité sexuelle ) dans les lycées ( mais pas dans les collèges, ce qui suscite les récriminations de ceux qui pensent que c’est justement une période très sensible et difficile pour certains jeunes ). Enfin et surtout, rien pour ce qui concerne les programmes, les disciplines enseignées et les manuels. Il n’est même pas envisagé ( comme cela a pu se faire dans le passé pour la question du sexisme dans les manuels) la mise en place de commissions ad hoc. Il est vrai que les résultats concrets, même en ce domaine, n’ont guère été concluants jusqu’ici. Alors, pour l’homophobie…

 

 

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