L'Académie française vient de rendre publiques « ses réserves sur les projets de réforme du collège et des programmes d'enseignement ». Les quarante Immortels auraient été, parait-il, « unanimes ». Et je me suis autorisé du précédent (et de la formule choc) de l'écrivain Denis Diderot pour introduire la relation de cet ''exploit'' (décrit modestement par certains comme un « événement exceptionnel »).

Lorsque que je travaillais pour mon mémoire de maîtrise de Lettres modernes (« Le thème du bonheur dans les lettres de Diderot à sa maîtresse Sophie Volland », un beau sujet ), je suis tombé en effet sur un passage que je n'ai pas oublié où l'écrivain évoque l'Académie française : « Ainsi que les oies romaines, nos quarante oies gardent le Capitole [mais...] « les quarante oies viennent de couronner une mauvaise pièce » (lettre à Sophie Volland du 1er août 1768).

Il paraît que les « quarante oies du Capitole » n'auraient pas fait une déclaration du genre qu'elles viennent de publier depuis l'année 1975, depuis « quarante ans » (heureuse rencontre des chiffres pour une mise en quarantaine à quarante ans d'intervalle pour les mêmes raisons) : « la Compagnie n'a pas contesté une réforme depuis quarante ans et la mise en place du collège unique » a tenu à souligner Mathieu Pascalini (directeur de cabinet du secrétaire perpétuel de l'Académie française Mme Hélène Carrère d'Encausse). On y est , et l'essentiel est dit : il s'agit bien du « collège unique » » qui n'a jamais été digéré par la plus grande partie de la droite et les conservateurs de tous bords.

A cet égard, il y a eu sous la Coupole (le 16 décembre 2004) un moment assez piquant lors de la « Réponse au discours de réception de Valéry Giscard d'Estaing » faite par Jean-Marie Rouart : l'académicien a alors expédié en une toute petite phrase l'institution du collège unique qui avait été voulue personnellement par l'ex-président de la République, mais qui avait suscité en son temps les observations sévères de l'Académie française : « En matière d'éducation, la réforme Haby crée le collège unique ». On ne peut faire plus court, et plus ''anonyme'' dans le quasi déni...Ainsi va l'histoire faite par certains académiciens.

De manière plus générale, il n'est guère vraisemblable que les quarante académiciens aient pu être effectivement unanimes sur un sujet aussi vaste et divers (soumis – comme il est tout à fait normal – à de vives controverses diversifiées dans un sens ou dans l'autre). Compte tenu des valeurs (et de leurs hiérarchisations) impliquées dans ce genre de débat, et des différences d'appréciation incontournables quant à leurs voies de réalisations, le consensus (dans un sens ou dans l'autre) paraît en effet impossible voire suspect.

Et c'est encore moins vraisemblable s'il s'agit d'une unanimité en toute connaissance de cause (impliquant une ''instruction'' approfondie du dossier que l'on attendrait de ''sages'' comme devraient l'être tous les Académiciens), car certains des attendus du jugement de l'Académie française font manifestement question.

Un exemple (parmi d'autres), mais qui est loin d'être anodin puisqu'il porte sur un sujet particulièrement sensible pour l'Académie , à savoir l'enseignement du français et de la littérature française : « L'Académie regrette vivement la disparition quasi complète dans ledocument concernant la classe de 6e, de toute référence à des textes, des œuvres ou des courants littéraires ».

Or le « document » concernant la classe de 6e (celui du cycle 3) indique explicitement que « les activités reliant la lecture et l'écriture […] contribuent à la constitution d'une culture littéraire. Chaque année, 6 à 8 ouvrages représentant l'ensemble des genres sont étudiés dans le cadre de ces séquences. Le conseil de cycle définit ce parcours de lecture. Les textes et ouvrages donnés à lire aux élèves sont adaptés à leur âge, du point de vue de la complexité linguistique, des thèmes traités et des connaissances à mobiliser. Ces textes sont empruntés à la fois aux classiques de la littérature et à la littérature de jeunesse contemporaine (listes de préconisations trimestrielles). Ils sont proposés en lecture intégrale ou par extraits ».

Bref on peine à croire (et cela nous ferait de la peine de devoir y croire) que la plupart des Académiciens n'ont pas lu ce qu'ils devaient lire pour juger effectivement en connaissance de cause (et « à l'unanimité »)...

Il y a lieu aussi de s'interroger à propos de l'identité de ceux qui ont pu contribuer à l'écriture de cette admonestation dite « unanime ». Alain Finkielkraut, un agrégé de « culture générale » ? Oui, peut-être ! . Xavier Darcos ? Non, ce serait vraiment trop décevant, même s'il est – lui – agrégé de lettres classiques ! Valéry Giscard d'Estaing, venu à résipiscence à propos du collège unique et allant au bout du bout du reniement ? Impossible !


PS: l'acédémicien Jean d'Ormesson, par exemple, n'était pas là lorsque l'Académie a délibéré et a décidé; et il a tenu à le faire savoir...

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Quel beau titre ! Mais n'oublions les 577 oies du Palais-Bourbon, gavées de démocrassouille.

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