Fillon, histrion de l'illusion? Une proposition «historique»...

Hier, François Fillon a annoncé urbi et orbi qu'il fera « réécrire les programmes d'histoire » s'il est « élu président de la République ». Et il a longuement détaillé cette proposition "historique", susceptible de frapper les esprits dans le contexte actuel "identitaire'', et d'être d'un certain secours pour revenir sur ses rivaux dans la primaire de droite.

Pour « retrouver la confiance dans notre patrie », le candidat actuellement distancé à la primaire (même par un Bruno Le Maire...) propose surtout de « revoir l'enseignement de l'Histoire à l'école primaire ». Et cela afin que les maîtres ne soient « plus obligés d'apprendre aux enfants à comprendre que le passé est source d'interrogations » (sic). « Faire douter de notre Histoire : cette instruction est honteuse » a-t-il asséné. Bigre !

Eh oui, nous en sommes là avec un ex-ministre de l'Education nationale (et ex-premier ministre au moment où les nouveaux programmes du primaire ont été redéfinis en 2008 par le ministre de l'Education nationale Xavier Darcos) .

Peut-être François Fillon pense-t-il se situer ainsi dans la filiation d'Ernest Lavisse (l'auteur des ''petits Lavisse'', les manuels d'Histoire de France les plus célèbres sous la troisième République). « Il y a dans le passé le plus lointain une poésie qu'il faut verser dans les jeunes âmes pour y fortifier le sentiment patriotique. Faisons-leur aimer nos ancêtres gaulois et les forêts des druides, Charles Martel à Poitiers, Roland à Roncevaux, Godefroi de Bouillon à Jérusalem, Jeanne d'Arc, Bayard, tous nos héros du passé, même enveloppés de légendes ; car c'est un malheur que nos légendes s'oublient, que nous n'ayons plus de contes du foyer. Et puisque la religion ne sait plus avoir prise sur les âmes ; puisque le paysan n'est plus guère occupé que de la matière et passionné que pour des intérêts, cherchons dans l'âme des enfants l’étincelle divine ; animons cette étincelle de notre souffle, et qu'elle échauffe ces âmes réservées à de grands devoirs. Les devoirs, il sera d'autant plus aisé de les faire comprendre que l'imagination des élèves, charmée par des peintures et par des récits, rendra leur raison enfantine plus attentive et plus docile » (article « Histoire » signé Lavisse dans le « Nouveau dictionnaire de pédagogie » - 1911 - dirigé par Ferdinand Buisson).

Toujours est-il que François Fillon a mis en avant, dans son discours de rentrée qu'il demanderait « à trois académiciens de s'entourer des meilleurs avis pour réécrire les programmes d'histoire avec l'idée de la concevoir comme récit national. Car le récit national, c'est une Histoire faite d'hommes et de femmes, de symboles, de lieux, de monuments, d'événements qui trouvent un sens et une signification dans l'édification progressive de la civilisation singulière de la France »

« L'édification progressive de la civilisation singulière de la France ». Peut-être que François Fillon ne le sait pas. Mais, là, il n'y a plus filiation d'aucune sorte avec Lavisse (et les principaux idéologues de la troisième République).

Ils pensent, eux, non pas qu'il y aurait une « civilisation singulière de la France », mais que la particularité de la France est d'être à l'avant garde de ''la'' civilisation. « La révolution a mis dans les âmes françaises l'amour de la justice, de l'égalité, de la liberté. Nos pères ont pensé que la France allait délivrer tous les peuples des maux dont ils souffraient. Ils étaient fiers d'être un grand peuple qui doit montrer le chemin aux autres peuples » (Préface de Lavisse à son manuel d' « Histoire de France pour le cours moyen », 1912).

Dans son article du « Dictionnaire pédagogique » Lavisse fustige explicitement « le  faux patriotisme ». « Le patriotisme a besoin d'être cultivé, nous entendons le vrai patriotisme, très rare, hélas ! dans notre pays. Nous avons connu un faux patriotisme, celui de Français fiers de la naturelle beauté de cette France que la nature a parée de tous ses dons, au premier rang desquels est l'intelligence. Pour l'étranger, ils n'avaient que du mépris. C'était une vanité frivole et, nous l'avons bien vu, hélas! fragile. Elle s'est effondrée dans nos désastres »

Pour ces idéologues républicains, la France a pour particularité d'être à la tête du déploiement de l'universel (et surtout pas de relever d' « une civilisation particulière » : on voit l'abaissement inclus dans la proposition de François Fillon). Comme l'a très bien dit l'historienne Mona Ozouf : « ce patriotisme comporte sa nuance spécifique : naître français, c'est trouver dans son berceau une histoire miraculeusement pédagogique ; c'est l'assurance d'être nourri par l'institutrice des nations ; c'est avoir pour patrie la liberté, la justice, la tolérance. La nation dont les petits Français héritent est aussi celle qu'ils élisent dans le'' plébiscite de tous les jours'' dont parlait Renan. Aucun intervalle entre la nation empirique et la nation rationnelle dans une identification tranquille de la France à l'Universel démocratique » ( in « Le débat'', n° 34, mars 1985).

Bon, nous avons appris depuis pas mal de temps à mettre en doute cette « identification tranquille » (et nous avons actuellement notre compte de ''piqûres de rappel'' à ce sujet.. ). Mais ce n'est pas une raison (bien au contraire) pour aller dans le sens de l'abaissement (ou de l'affaissement) proposé. .

 

 

 

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