Finkielkraut: l'élitisme à contre-sens

Dans le dernier NouvelObs, et en soutien à Blanquer, il prétend que «sous couleur de se démocratiser, l'école a subrepticement changé de finalité. Le but n'est plus, comme pour le plan Langevin-Wallon à la Libération, de promouvoir ''une élite véritable, non de naissance, mais de mérite'', en offrant à tous ''la possibilité d'accéder à la culture la plus développée'' ». Un contresens historique

D'abord, parce que les citations attribuées (négligemment ou machiavéliquement?) par Alain Finkielkraut au « Plan Langevin-Wallon » ne lui appartiennent pas du tout, mais figurent dans un texte qui lui est bien antérieur. Le 15 mars 1944, le Conseil national de la Résistance adopte un programme de gouvernement comprenant une grande réforme globale de l'enseignement à qui est assignée notamment l'objectif suivant :« La possibilité effective, pour les enfants français, de bénéficier de l'instruction et d'accéder à la culture la plus développée, afin que les fonctions les plus hautes soient réellement accessibles à tous ceux qui auront les capacités requises pour les exercer et que soit ainsi promue une élite véritable, non de naissance, mais de mérite, et constamment renouvelée par les apports populaires. »

Ensuite, parce que le plan Langevin-Wallon n'est pas du tout construit selon cette problématique-là, bien au contraire. C'est même là que le ''virage'' incriminé par Alain Finkielkraut a eu lieu (dans ce texte, sinon dans la réalité - loin s'en faut à cet égard). Il est d'ailleurs remarquable que le terme « élite » n'apparaît pas une seule fois dans le texte du « Plan Langevin-Wallon » (ni a fortiori l'expression bien plus récente d' « élitisme républicain »).

Henri Wallon s'en est expliqué très explicitement et très clairement dans sa célèbre conférence à Besançon du 23 mars 1946 :« Il y a deux façons de concevoir l’enseignement démocratique. Il y a d’abord une façon individualiste qui a prédominé dans la période d'entre les deux guerres : c’est poser que tout enfant, quelle que soit son origine sociale, doit pouvoir, s’il en a les mérites, arriver aux plus hautes situations […]. C’est en fait une conception qui reste individualiste en ce sens que, si les situations les plus belles sont données aux plus méritants, il n’y a pas, à tout prendre, une élévation sensible du niveau culturel pour la masse du pays. Aujourd’hui, nous envisageons la réforme démocratique de l’enseignement sous une forme beaucoup plus générale […]. Car même si c’est un enfant du peuple qui est passé au lycée et a pu accéder à l’enseignement supérieur, il entre dans une société qui n’est plus celle de ses origines. Il bénéficie de ses aptitudes intellectuelles et de son zèle au travail, mais en se déclassant, je veux dire en se déclassant vers le haut. Il y a, par conséquent, une sorte d’écrémage progressif, continu, des classes populaires, qui donnent leurs meilleurs sujets pour occuper les situations les plus élevées, les plus rémunératrices ou seulement les plus propres à rendre fiers ceux qui les occupent. La conception démocratique de l’enseignement qui envisage une élévation totale de la nation quelle que soit la situation occupée, ou plutôt quel que soit le travail et quelles que soient les fonctions qu’auront à accomplir tous les individus de la société, exige – elle - que, selon ses aptitudes, chacun ait accès à la culture la plus élevée ».

En définitive, selon le plan Langevin-Wallon, « l’enseignement doit offrir à tous d’égales possibilités de développement, ouvrir à tous l’accès à la culture, se démocratiser moins par une sélection qui éloigne du peuple les plus doués que par une élévation continue du niveau culturel de l’ensemble de la nation »

L'intellectuel approximatif Alain Finkielkraut et le nouveau ministre de l'Education nationale Jean-Michel Blanquer apparaissent en l'occurrence comme des hommes d'avant-guerre ; mais nullement comme des hommes de la Libération, des ambitions et des espérances du « Plan Langevin-Wallon » . On ne leur fera cependant pas l'injure, en dépit des risques de dérives rétroactives qui les menacent, de voir dans leurs déclarations des échos affaiblis d'Abel Bonnard (le dernier ministre de l'Education nationale du régime de Vichy) qui stigmatisait dès 1941, dans le journal de triste mémoire « Je suis partout », « l'égalité fallacieuse » qui n'est que « la haine de toute supériorité »

PS : le vendredi 15 septembre aura lieu une journée d'étude : « Le Plan Langevin-Wallon. 70 ans », de 10 heures à 15 heures à « l'Ecole supérieure de physique et de chimie industrielle de la Ville de Paris » (10, rue Vauquelin, 75005, Paris). Elle est organisée par l' « Association des descendants et amis d'Henri Wallon », qui m'a par ailleurs invité à participer à la première table ronde de l'après-midi.

 

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