Pédagogie et mauvaise presse

Demain mardi, c’est cérémonie. Celle du 500ième numéro des « Cahiers pédagogiques ». Un vrai petit miracle historique .

Le premier numéro de cette revue mensuelle pédagogique est paru en décembre 1945, dans la mouvance de l’« éducation nouvelle ». En être au 500ième numéro ( en 67 ans d’existence ) relève de l’exploit historique, car ‘’la pédagogie’’ a plutôt mauvaise presse en France, notamment dans  certains milieux qui se pensent partie intégrante de l’élite, où il est de bon ton de la brocarder ( comme marque de distinction de ceux qui ont la grâce des ‘’élus’’ - ‘’prédestinés’’- du monde de ‘’la culture’’, face aux ‘’laborieux’’ voire aux ‘’primaires’’ ).

Cette posture vient de loin, et s’enracine avant tout dans l’affrontement plus que séculaire entre le monde de l’enseignement primaire ( avec son ambition d’un «  primaire supérieur » ) et celui de l’enseignement secondaire ( tenant à sa ‘’distinction’’ identitaire disciplinaire  face à un esprit du primaire  ( voire ‘’primaire’’ ) perçu à la fois comme envahissant et illégitime culturellement, et revendiquant une plus grande efficacité professionnelle et pédagogique ).
Cette opposition relève certes de tensions culturelles et idéologiques ayant leurs consistances et leurs raisons,  mais aussi d’affrontements corporatifs et d’’’habitus’’ professionnels différents, avec leurs enjeux de distinction et de territoires. Elle sépare de longue date le primaire et le secondaire, et elle a traversé tout le XX° siècle.

On peut prendre pour référence les réponses des professeurs du secondaire à la vaste enquête parlementaire - dirigée par Ribot - lancée en 1899 afin de réformer les lycées et collèges, ainsi qu’une série d’articles parus dans les grandes revues plus ou moins liées au corps professoral entre 1880 et 1920. On pourra ainsi apprécier l’ancienneté et la pérennité de certains thèmes voire de certaines formules, un véritable « genre » en soi ( qui dure et perdure sans grand renouvellement ou originalité… ). Quelques extraits significatifs ( parmi bien d’autres possibles ) : Clairin, 1897 : « on trouve chez les plus qualifiés des pédagogues contemporains de ‘’fort belles’’ choses, de ‘’beaux’’ systèmes tirés d’un principe… complètement abstrait ». Chauvelon, 1899 : « C’est par la formation scientifique érudite et non grâce à des cours de pédagogie, qu’on fait des esprits sérieux, méthodiques, amis de la vérité ». Bernes, 1899 : «  c’est en laissant se développer une pseudo-science de cette nature qu’ on laissera dépérir le niveau intellectuel de la France ».
Et tout cela est vide et creux, un trompe l’œil pompeux et pédant, servant la vanité des ‘’primaires’’ ( prétentieux ) cherchant à usurper une place et une reconnaissance indues. Albert Duruy,1886 : « la nouvelle pédagogie dont ils se parent est stérile autant que prétentieuse, pompeuse ; elle n’aboutit qu’à l’impuissance et au pédantisme ». En définitive, ce qui est reproché aux ‘’primaires’’ par nombre de professeurs du secondaire, en particulier dans les moments d’affrontement, c’est une certaine ‘’enflure’’  obtenue en se gargarisant de ‘’vent’’ ( du ‘’vent mauvais’’ de ‘’la pédagogie’’ ).

Il est justement prévu lors de cette journée de célébration du 500ième numéro des « Cahiers pédagogiques » de questionner la « mauvaise presse » de la pédagogie, et notamment la manière dont les médias traditionnels (journaux, télévision) parviennent à parler de pédagogie, lors d’une première table ronde qui sera animée par Philippe Watrelot, le président du CRAP ( l’association, créée en 1963, qui édite la revue ). Seront présents : Marie-Caroline Missir, présidente de l’AJÉ (association des Journalistes Éducation) ; Yann Forestier, enseignant et spécialiste des médias ; François Jacquet-Francillon, historien de l’éducation et ancien rédacteur en chef de la « Revue française de pédagogie », Gaëtane Chapelle, chercheuse et directrice de collection.
Et une deuxième table ronde ( animée par Christine Vallin ) sera consacrée à la manière dont se propagent aujourd’hui les pratiques pédagogiques ( en faisant un sort particulier aux rôles que jouent  désormais les réseaux sociaux et les forums dans la diffusion des innovations et de la réflexion pédagogique ). Seront présents : Patrice Bride, rédacteur en chef des « Cahiers pédagogiques » ; Luc Cédelle ( du « Monde » ) journaliste et blogueur ; Stéphanie de Vanssay, enseignante, syndicaliste et ‘’tweeteuse’’ patentée ; Serge Pouts-Lajus, chercheur, « Éducation et Territoires » et spécialiste des nouvelles technologies.

On ne peut que leur souhaiter bon vent, et bonne presse.




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