Une morale «laïque»?

Jules Ferry, lui, a institué en son temps un enseignement « laïque » de « la » morale, d’une morale « sans épithète ». Devant la Commission des affaires culturelles et de l’éducation de l’Assemblée Nationale, le ministre de l’Education nationale, Vincent Peillon, a annoncé la mise en place d’une  mission sur « la  morale laïque » et son enseignement dès la rentrée prochaine.

Jules Ferry, lui, a institué en son temps un enseignement « laïque » de « la » morale, d’une morale « sans épithète ». Devant la Commission des affaires culturelles et de l’éducation de l’Assemblée Nationale, le ministre de l’Education nationale, Vincent Peillon, a annoncé la mise en place d’une  mission sur « la  morale laïque » et son enseignement dès la rentrée prochaine.

Contrairement à ce qu’on dit nombre de commentateurs, le rapprochement avec Jules Ferry et sa célèbre « Lettre aux instituteurs » du 17 novembre 1883 est loin d’être de l’ordre de l’évidence.
En bon disciple du positivisme, Jules Ferry prend la morale à enseigner comme « un fait » ( sans que l’on ait à se préoccuper de ses fondements métaphysiques et/ou religieux ) : « c’est la bonne et antique morale que nous avons reçue de nos pères et mères, et que nous nous honorons de tous suivre dans les relations de la vie, sans nous mettre en peine d’en discuter les bases philosophiques ». Il s’agit de la « morale commune » ( qui « nous » est « commune », « sans épithète » ).
Jules Ferry insiste d’ailleurs  longuement là-dessus dans sa « Lettre » : « Vous n’avez à enseigner, à proprement parler, rien de nouveau, rien qui ne vous soit familier comme à tous les honnêtes gens. Et quand on vous parle de mission et d’apostolat, vous n’allez pas vous y méprendre : vous n’êtes point l’apôtre d’un nouvel Evangile : le législateur n’a voulu faire de vous ni un philosophe ni un théologien improvisé […]. Parlez donc  à chaque enfant comme vous voudriez que l’on parlât au vôtre : avec force et autorité, toutes les fois qu’il s’agit d’une vérité incontestée, d’un précepte de la morale commune ; avec la plus grande réserve, dès que vous risquez d’effleurer un sentiment religieux dont vous n’êtes pas juge ».
Et Jules Ferry conclut sur les formules qui sont restées dans les mémoires ( et qui n’ont aucun rapport avec la question de la « neutralité scolaire » ou de la « neutralité politique » comme on le croit souvent, mais seulement avec la question de l’enseignement de la « morale commune » ) : « Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu’il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire ; sinon, parlez hardiment ».
 « Parlez hardiment » : pour Jules Ferry , l’enseignement de la morale appartient à l’Ecole ( non par ‘’défaut’’, parce que les familles seraient défaillantes, comme on l’entend souvent aujourd’hui ) mais parce que c’est son rôle éminent et un honneur pour les enseignants : « L’instruction religieuse appartient à la famille et à l’Eglise, l’instruction morale à l’Ecole […]. La loi du 28 mars 1882 [ sur la laïcité et l’obligation scolaire ] affirme la volonté de fonder chez nous une éducation nationale, et de la fonder sur les notions du devoir et du droit que le législateur n’hésite pas à inscrire au nombre des vérités premières que nul ne peut ignorer. Pour cette partie capitale de l’éducation , c’est sur vous que les pouvoirs publics ont compté. En vous dispensant de l’enseignement religieux, on n’a pas songé à vous décharger de l’enseignement moral : c’eut été vous enlever ce qui fait la dignité de votre profession. Au contraire, il a paru tout naturel que l’instituteur, en même temps qu’il apprend aux enfants à lire et à écrire, leur enseigne aussi ces règles élémentaires de la vie morale qui ne sont pas moins universellement acceptées que celles du langage et du calcul ».

« Universellement  acceptées ». Là aussi, Jules Ferry précise dans sa « Lettre » comment on peut - selon lui ( et en son temps ) - en venir à cette conclusion : « Car ce que vous allez communiquer à l’enfant, ce n’est pas votre propre sagesse ; c’est la sagesse du genre humain, c’est une de ces idées d’ordre universel que plusieurs siècles de civilisation ont fait entrer dans le patrimoine de l’humanité ».

Mais après ( entre autres ) les remises en cause qui ont accompagné la « décolonisation » et celles qui se sont précipitées au moment de mai-68 et des années qui ont suivi, peut-on encore sans problème se lover dans ce type de discours fondateur ? Le ministre de l’Education nationale Vincent Peillon s’offre en tout cas un fameux défi en mettant en place une mission sur la « morale laïque » et son enseignement, un défi qu’il faut comprendre sans doute par l’ambition qu’il a pour l’Ecole : non seulement la « refonder », mais la « refonder » pour « refonder la République ».




 

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