Blanquer: vers un autoritarisme pédagogique ante-républicain

Faiza Zerouala annonce que « Blanquer teste un manuel de lecture officiel » et interroge à juste titre: « Vers une caporalisation des enseignants ? ». Une mise en perspective s'impose pour mieux saisir jusqu'où irait historiquement cette régression de type autoritariste.

L'article de Faiza Zérouala paru hier dans Médiapart développe de façon circonstanciée et multivariée son intitulé de départ: « L'’Education nationale expérimente dans dix départements son propre manuel de lecture. Des chercheurs et éditeurs craignent une atteinte à la liberté pédagogique et s’alarment de l’interventionnisme de Jean-Michel Blanquer »

Le ministre de l'Education nationale actuel raffole de l'adjectif ''républicain'' et invoque à tout propos (voire hors de propos) la « République ». Mais il se peut que, au moins dans ce domaine, il soit plus proche de l'époque de la « Monarchie constitutionnelle (celle de Louis-Philippe) que de la période fondatrice de l'Ecole républicaine.

Contrairement à ce que l'on croit souvent, les fondateurs de l'Ecole de la Troisième République - Jules Ferry et Ferdinand Buisson – se sont prononcés sans ambages dans le sens de la ''liberté pédagogique'' pour les enseignants (contrairement à leurs prédécesseurs royalistes ou impériaux). Il y va d'ailleurs d'une certaine logique s'il s'agit d'aller dans le sens du « gouvernement de soi' », du « pouvoir de se diriger soi-même' » et d'une grande importance accordée à la pédagogie et à l'innovation.
Le 6 novembre 1879, le Directeur de l’Enseignement primaire Ferdinand Buisson (dans une note adressée au nouveau ministre de l’Instruction publique Jules Ferry) indique qu’ « il y aurait de graves inconvénients à imposer aux maîtres leurs instruments d’enseignement » et qu’ « il n’y en a aucun à leur laisser librement indiquer ce qu’ils préfèrent ».
En conséquence, le ministre de l’Instruction publique Jules Ferry signe le 16 juin 1880 un arrêté qui fait largement appel au concours des enseignants. « Art 2 : Les instituteurs et institutrices titulaires de chaque canton réunis en conférence spéciale, établissent une liste des livres qu’ils jugent propres à être mis en usage dans les écoles primaires publiques »
Dans sa circulaire du 7 octobre suivant, Jules Ferry ne fait pas mystère de ce qu’il a en vue en indiquant que « cet examen en commun deviendra un des moyens les plus efficaces pour former l’esprit pédagogique des enseignants, pour développer leur jugement, pour les façonner à la discussion sérieuse, pour les accoutumer, surtout, à prendre eux-mêmes l’initiative, la responsabilité et la direction des réformes dont leur enseignement est susceptible »

L'Ecole républicaine instituée sous la Troisième République se distingue nettement de ce qui l'a précédé dans le domaine de la ''liberté pédagogique". On peut en prendre pour exemple ce qu'il s'est passé lorsque François Guizot a fait de l'Ecole primaire une ''affaire d'Etat'' durant la période de la Monarchie constitutionnelle . Il a mis en oeuvre ce qui avait été préconisé par Victor Cousin en faisant composer et éditer des manuels officiels pour l'enseignement primaire. « L'instruction peut et doit être unie [...] Cette unité demande surtout un certain nombre d'ouvrages spéciaux sur chacun des objets de l'instruction primaire [...] qui soient répandus sous les auspices du gouvernement dans toutes les écoles publique » (Victor Cousin, ''Archives parlementaires", deuxième série, tome 84, p.57). Cinq manuels officiels paraissent donc sous le ministère de Guizot: « L'alphabet et premier livre de lecture », le « Livre d'Instruction morale et religieuse » (rédigé par Victor Cousin lui-même), une « Petite Arithmétique raisonnée », une « Petite Grammaire », et enfin « Premières leçons de Géographie, de Chronologie et d'Histoire »
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Cette idée de ''manuels officiels'' qui date d'avant l'institution de l'Ecole républicaine a été reprise dès le début du ministère de Jean-Michel Blanquer où il a été envisagé à nouveau de composer et d'éditer des manuels officiels. Cela n'a pas abouti. Mais le ministre de l'Education nationale a publié des "Guides"". Et certains vont parfois fort loin dans le ''guidage''. In fine, il apparaît qu'un tropisme ante-républicain taraude toujours Jean-Michel Blanquer...

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