La fermeture de établissements scolaires, une première historique?

Comme l'Histoire a tendance à bégayer ces temps-ci, je pense que Le Monde me pardonnera de reproduire ici un an après ma tribune du 16 mars 2020 sur le sujet ( in extenso, en espérant qu'il y a prescription). Alea jacta est!


Coronavirus : « La fermeture générale des établissements scolaires est une première historique »
TRIBUNE
Claude Lelièvre
Historien, spécialiste de l'éducation
Grippe « espagnole », « asiatique », Mai 68, « H1N1 », etc. : la fermeture de l’ensemble des établissements scolaires et universitaires, si elle a pu être mise en débat, « n’a pas d’antécédent historique », explique l’historien de l’éducation Claude Lelièvre dans une tribune au « Monde ».
Publié le 16 mars 2020 
La fermeture de l’ensemble des établissements scolaires et universitaires qui vient d’être décidée au plus haut sommet de l’Etat est indiscutablement une première. Elle n’a pas d’antécédent historique. Le mouvement de Mai 68 a bien entraîné la fermeture de fait de nombreux établissements ; mais cela n’a été nullement une décision du pouvoir exécutif et une mise en œuvre générale. Il en a été de même durant les deux guerres mondiales du XXe siècle, même si, ici ou là, pour des raisons variées, et en temps ou espaces limités, il y a eu des fermetures de certains établissements scolaires ou universitaires.
Il en a été de même pour les grandes épidémies, notamment grippales, du XXe siècle, même lorsqu’elles ont pu conduire à un nombre de décès fort élevé. Par exemple, pour la « grippe espagnole » vers la fin de la Grande Guerre, sans doute plusieurs centaines de milliers de morts en France et une grande opacité due à la censure dans un pays en guerre, ou bien encore pour la « grippe asiatique » de 1957, plus de 100 000 morts en France. « Un Français sur cinq a la grippe ; les hôpitaux sont surchargés ; les médecins doivent travailler jour et nuit ; la majorité des victimes sont des adolescents », titrait, au mois d’octobre de cette année-là, Le Journal du dimanche.
Fin septembre, dans Le Figaro, un conseiller municipal parisien du nom de Peretti avait bien suggéré de « renvoyer à une date ultérieure la rentrée scolaire, l’école étant un foyer de contamination par excellence ». Sans succès. Dans Le Figaro du 9 octobre, le professeur Etienne Chabrol lui avait répondu que « la riposte par les antibiotiques nous trouve mieux armés qu’à l’époque de la grippe espagnole ». On ne doute pas alors que les antibiotiques puissent être très efficaces contre les surinfections bactériennes, complications classiques de la grippe.
Vaccination de masse
Un demi-siècle plus tard, ce ne sont plus les antibiotiques qui sont mis en avant pour rassurer la population et éviter les mesures exceptionnelles, mais la vaccination. Dès l’été 2009, lors de l’épisode de l’épidémie H1N1, le gouvernement français fait savoir qu’il opte pour une campagne de vaccination de masse et fait le forcing. Cela n’est pas suivi par les Français avec beaucoup d’empressement. Finalement, selon le Haut Conseil de la santé publique, il y aurait eu près de 6 millions de personnes vaccinées et entre 12 et 18 millions d’immunisées contre le virus (la majorité l’ayant été par infection)
Le pouvoir de fermer des classes ou établissements scolaires est dévolu aux préfets. Si l’on en juge par l’intervention de Patrick Zylberman, professeur à l’Ecole des hautes études en santé publique, en 2009, à l’audition publique du Sénat sur « La gestion des pandémies : H1N1, et si c’était à refaire ? », cela n’a pas été jugé convaincant : « Le 15 août 2009, le ministre de l’éducation nationale, Luc Chatel, a prôné la fermeture des classes dès que trois cas sont recensés parmi les élèves et le personnel en moins d’une semaine, expliquait alors le spécialiste. La mesure a été très prisée des préfets : le 18 novembre, 168 classes et 116 établissements sont fermés. Mais, curieusement, la France a envisagé de fermer des classes au moment où les Etats-Unis et le Royaume-Uni y ont renoncé, déçus par le peu de résultat de cette mesure. »
Pour ce qui concerne le coronavirus, il ne pouvait être question de s’appuyer sur une vaccination, faute de vaccin ad hoc. D’où des mesures de confinement, de « quatorzaines », de fermetures d’établissements scolaires plus ou moins ciblées spatialement afin de retarder la progression de l’épidémie. Avec in fine la décision sans précédent qui vient d’être prise.
Le président de la République a réaffirmé, lors de son allocution, fonder cette décision historique sur les avis de scientifiques. Les scientifiques, sur le cas moins grave de la grippe saisonnière, estimaient, dans une longue mise au point datée du 31 mars 2015, sur « l’efficacité de la fermeture des écoles comme mesure de la lutte contre la grippe » ; que celles-ci « demeurent peu concluantes. […] Les chercheurs soulignent le manque de données empiriques solides qui permettraient des comparaisons entre les communautés ayant opté pour la fermeture d’écoles et d’autres qui ne l’ont pas fait ».
Des familles coéducatrices ?
Quoi que l’on puisse penser de l’opportunité de cette décision sans précédent et de sa date, elle est prise et ne sera pas réévaluée avant pas mal de temps : pas avant les vacances de printemps, a déclaré le ministre de l’éducation nationale (suggérant, par ailleurs, que cela pourrait être bien après ; « jusqu’à nouvel ordre »).
Le risque d’inégalité renforcée selon les familles (déjà très présent en France si l’on en juge par les évaluations PISA selon les milieux socioculturels) devrait donc être un souci de premier plan lors de la mise en place des dispositifs d’« école à la maison ».
Si cette fermeture des établissements d’enseignement dure plus longtemps qu’on l’imagine, comme il est probable, les familles (surtout certaines d’entre elles, en général de milieux socioculturels favorisés) vont prendre de fait une place plus importante voire inédite dans les processus scolaires de par, entre autres, la nécessité qu’elles ont de suivre de près l’enseignement à distance délivré à leur enfant. Historiquement, l’école de la République s’est construite en laissant les parents d’élèves dans une position marginale. Durant toute une période, cela ne va plus être le cas. Et si cela dure longtemps, il ne sera plus question de revenir purement et simplement à la situation précédente. Si la famille a « fait école », elle pourra dire qu’elle peut continuer à « faire école » et être effectivement coéducatrice dans l’école.

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