Blanquer: «assurer l'unité des adultes dans l'établissement». Oui, mais comment?

Ce mercredi, le ministre de l'Education nationale a eu raison de poser la question de la violence scolaire en lien avec celle du collectif d'établissement. Oui mais comment? Faire «accompagner le professeur par un personnel de direction», comme il l'a indiqué, est à l'évidence insuffisant. Quid, par exemple, du «registre des sanctions»?

On ne saurait trop en l'occurrence marteler combien cette question est centrale si l'on veut vraiment réduire les violences scolaires (et aller au-delà des postures habituelles bien connues).

Dans un billet précédent je l'avais déjà rappelé."Il est remarquable que les succès les plus probants de la lutte pour réduire l’ampleur et l’intensité des violences scolaires passent par certaines mises en œuvre collectives, par le collectif. De nombreux travaux de chercheurs américains le montrent sans appel, en particulier ceux de l’équipe de Denise C. Gottfredson, qui a mené une enquête de victimation et climat scolaire sur un échantillon de plus de deux cents établissements. Cette recherche a établi que les facteurs les plus explicatifs de l’augmentation de la victimation sont l’instabilité de l’équipe enseignante ( ‘’teachers turnover’’) et le manque de clarté et l’injustice dans l’application des règles (‘’fairness’’, ‘’clarity’’), même si des facteurs exogènes au fonctionnement des établissements (tels, en particulier, que la concentration des désavantages) peuvent également jouer leur rôle en l’occurrence. « Les écoles dans lesquelles le corps enseignant et l’administration communiquent et travaillent ensemble pour planifier le changement et résoudre les problèmes possèdent un meilleur moral des enseignants et pâtissent de moins de désordre. Les écoles dans lesquelles les élèves perçoivent des règles claires, des structures valorisantes et des sanctions sans ambiguïtés souffrent également de moins de désordre »

La Commission Thélot a été tout particulièrement consciente de la nécessité de l’action la plus collective possible. D’où sa conclusion (en 2005) : «  L’apprentissage de la civilité devrait relever de l’ensemble de l’équipe éducative, sous la responsabilité conjointe d’un directeur de la vie éducative et d’un professeur coordonnateur. L’efficacité éducative requiert que les mêmes règles de comportement soient observées dans chaque cours, ce qui est impossible sans un travail collectif des enseignants pour s’accorder sur des règles cohérentes ».

Et, en corollaire institutionnel de ses préconisations, la Commission a proposé la création dans tous les collèges et lycées, et même dans les écoles, d’un « conseil de la communauté éducative » chargé notamment de « l’élaboration du règlement intérieur et de la réflexion relative aux obligations réciproques des différents acteurs », un ‘’conseil’’ devant « se saisir des questions de violence, d’incivilités, de non-respect du règlement intérieur ». Car, on ne saurait trop le souligner, les violences scolaires ne sont pas l’apanage de certains types d’établissements  sauf en ce qui concerne leur exacerbation) mais un phénomène en quelque sorte ‘’banal’’ (même si cela est trop souvent occulté ), où la responsabilité de l’Ecole et de chaque établissement est engagée.

Pourtant, le modèle traditionnel de l’enseignant reste trop souvent celui du ''maître après Dieu'' dans sa classe (où il est par ailleurs trop souvent abandonné des autres hommes) avec sa dose d’arbitraire privé. Mais l’arbitraire n’est pas très positif sur le plan éducatif car il peut développer le sentiment d’injustice chez les élèves (et nourrir la violence en retour), ou bien aboutir à leur soumission à un maître selon son arbitraire privé (ce qui est une autre forme de violence) alors qu’il devrait s’agir non d’obéir à quelqu’un ( un ‘’maître’’) mais de se régler sur des règles communes. Alors que la légitimité et l’efficacité ( éducatives) vont pourtant dans le même sens, on se heurte aux résurgences de la tradition, toujours très prégnante dans le monde scolaire.

On peut en prendre pour signe (et symptôme) le sort fait généralement au ''registre des sanctions'' qui devrait exister dans tout établissement....

En l'an 2000, lors de la remise à plat des "procédures disiciplinaires dans les collèges et les lycées", il a été décidé à nouveau une mesure qui avait déjà été préconisée dans l’arrêté de juillet 1890, en pleine troisième République triomphante : la tenue d’un registre des sanctions disciplinaires. C’est une obligation réglementaire très largement négligée, alors même qu’elle est essentielle pour la transparence, la cohérence et la stabilité des pratiques en matière de sanction (contre l’injustice ou le sentiment d’injustice ressentis très fortement par les élèves, et plus propres à susciter la violence qu’à la calmer).

C’est sans doute pourquoi le texte de la circulaire de juillet 2000 précise qu’ « il est demandé à chaque établissement de tenir un registre des sanctions infligées comportant l’énoncé des faits, des circonstances et des mesures prises à l’égard d’un élève, sans mention de son identité. Ce registre est destiné à être mis à la disposition des instances disciplinaires à l’occasion de chaque procédure, afin de guider l’appréciation des faits qui leur sont soumis et de donner la cohérence nécessaire aux sanctions qu’elles décident de prononcer. Véritable mémoire de l’établissement, il constituera un mode de régulation et favorisera les conditions d’une réelle transparence ».

Eh bien, chiche, monsieur le ministre de l'Education nationale, passons aux dispositions et aux actes concrets! Et ce dispositif devrait en être un! Obligatoire, et effectivement généralisé.

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