CLAUDE PATFOORT
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Billet de blog 6 oct. 2022

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SCISSION de RENAULT, SPECULATION ou PROJET INDUSTRIEL

L’annonce par Renault de la séparation de ses activités thermiques et hybrides de celles dévolues au véhicule électrique et leur cession à des « partenaires » préfigure une remise à plat de la stratégie de l’entreprise. Pourtant le groupe est peu loquace quant à son avenir lorsqu’il effleure cette stratégie.

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LA SCISSION  DES ACTIVITES DE RENAULT

UN PROJET INDUSTRIEL OU UN PARI SPECULATIF ?

QUAND RENAULT SIGNE LA FIN DE L’ALLIANCE

L’annonce par Renault de la séparation de ses activités  thermiques  et hybrides de celles dévolues au véhicule électrique et leur cession à des « partenaires » préfigure une remise à plat de la stratégie de l’entreprise. Pourtant le groupe est peu  loquace quant à son avenir  lorsqu’il effleure cette stratégie. Ainsi de la réponse à une question écrite posée dans le cadre de l’assemblée des actionnaires du 25 mai 2022

Question :

 L’annonce de la cession des activités de Renault en deux unités thermique et électrique interpelle quant à l’avenir du groupe français. N’assistons-nous pas à un partage : une alliance sous la forme d’une holding présidée par Renault contre la suprématie industrielle à Nissan ?

Réponse :

Dans le cadre de son plan “Renaulution”, Renault Group a annoncé, le 18 février 2022, avoir lancé des réflexions stratégiques autour de ses activités et technologies 100% électriques et thermiques afin de renforcer l’efficacité et la performance opérationnelle. Ces réflexions stratégiques visent à adapter chaque technologie, en tirant parti des atouts et de l’expertise du groupe sur ses différents marchés et au sein de l’Alliance. Renault Group a de fortes ambitions dans l’électrique avec la volonté de faire de Renault une marque 100 % électrique pour les véhicules particuliers en Europe à horizon 2030. Afin d’accélérer cette transition et d’accompagner le marché en très forte croissance de l’électrique, le groupe étudie la création d’une entité Véhicules Électriques et Software en France. Renault Group a fait le choix stratégique d’ancrer la production des principaux composants de la chaîne de la valeur de la mobilité électrique en France, ce qui illustre sa volonté de développer des activités de haute technologie sur des marchés à fort potentiel et de se positionner comme le leader de la voiture électrique en Europe. Le périmètre de l’étude comprend les activités et technologies électriques et software sur l’ensemble de la chaîne de valeur : ingénierie (une partie du Technocentre, Renault Software Lab, Lardy et d’autres sites à l’étude en Île-de-France), industrie (ElectriCity, Cléon) ainsi que les fonctions support liées à ces activités. L’entité dédiée au véhicule électrique pourrait rassembler plus de 10 000 salariés à horizon 2023. Cette entité autonome serait dotée d’un business model adapté aux spécificités de l’électrique et aurait vocation à nouer des partenariats dans les nouvelles technologies ou les services.

En parallèle, Renault Group étudie également l’opportunité de rassembler ses activités et ses technologies de moteurs et transmissions thermiques et hybrides basées hors de France au sein d’une entité spécifique. Au regard des capacités d’innovation et des améliorations significatives en faveur de la baisse des émissions de ce type de véhicules, Renault Group a la conviction que les véhicules thermiques, hybrides et hybrides rechargeables bénéficient de perspectives et de débouchés de long terme importants en Europe mais aussi sur les marchés internationaux et que ses technologies telles qu’E-TECH représentent de vrais leviers de croissance. En rassemblant ses activités et technologies liées aux moteurs et transmissions thermiques et hybrides, Renault Group a pour objectif de renforcer le potentiel de ses technologies mais également de contribuer au développement des carburants à faibles émissions, GPL … et de créer ainsi un leader mondial Powertrain au service de l’industrie automobile. Le périmètre de l’étude comprend les activités moteurs et transmissions thermiques et hybrides – hors châssis - : - Usines Powertrain : Motores (Espagne), Séville (Espagne), Cacia (Portugal), Bursa (Turquie), Pitesti (Roumanie), Curitiba (Brésil), CorMecanica (Chili), PFA (Argentine) - Ingénierie et R&D : RTS (Espagne), RTR (Roumanie et Turquie), RTA (Brésil) - Fonctions supports liées à ces activités Cette entité s’appuierait sur le savoir-faire d’environ 10 000 salariés - hors de France - à horizon 2023. Afin de créer un leader mondial, global et compétitif au bénéfice de Renault Group, des partenaires de l’Alliance et potentiellement à d’autres constructeurs et clients, cette entité Powertrain aurait vocation à développer des partenariats industriels et technologiques à la pointe du secteur.

Nous ne pouvons qu’être dubitatif sur les raisons avancées pour justifier cette stratégie quand il est dit que « Renault Group a la conviction que les véhicules thermiques, hybrides et hybrides rechargeables bénéficient de perspectives et de débouchés de long terme importants en Europe mais aussi sur les marchés internationaux et que ses technologies telles qu’E-TECH représentent de vrais leviers de croissance ».

Un fait est sûr, l’Alliance a vécu. Un signe ne trompe pas. Il y a peu, tout en réfutant l’hégémonie, plus que supposée, de Nissan sur son partenaire nous aurions eu un discours lénifiant sur une union supposée exemplaire qui se délite jour après jour. Cette réorganisation ne se fait pas dans le cadre de l’Alliance. Au contraire  elle est synonyme de rupture. Dans une relation apaisée les deux partenaires de L’Alliance auraient trouvé « un gentlemen agreement » avant de faire appel à la bourse.

Deux noms sont cités par la presse.

L’un serait le groupe automobile chinois Geely, l’autre le pétrolier saoudien Aramco. Pour ce dernier si montée au capitale de l’ex-régie il y a, ce placement pourrait répondre à plusieurs critères dont l’un serait de ferrer via Renault la diplomatie de l’hexagone et de  la rendre plus accommodante. Tant que l’amitié entre nos deux pays restera au beau fixe, sauf bouleversement, les dollars de la firme pétrolière remplaceront les yens de Nissan. Une coopération avec ce pays qui cherche à se diversifier est une bonne opportunité.

Le second nom est plus problématique, avec un risque évident que le groupe chinois pressenti, la société Geely, ne se substitue purement et simplement à  Nissan dans un rapport de forces défavorable au français. Il y a quelques mois après avoir dissout sa coentreprise avec le groupe chinois Dongfeng Motor Group, Renault à choisir Geely pour remonter sa part de marché en Asie et surtout en Chine où elle est proche du zéro pointé. D’autre  part Renault a arrêté sa coopération avec Samsung qui devient Renault Korea Motors. C’est la fin de 22 ans de partenariat, Renault va produire en Corée des véhicules sur plate-forme de Volvo XC40, à travers le Chinois Geely, propriétaire du Suédois. L’arrimage de  l’européen à l’asiatique se confirme de plus en plus, il n’est pas sans danger puisqu’il est un concurrent direct.

Dans les deux cas, le projet s’inscrit dans le cadre classique de la prise de participations capitalistiques. Contrairement au schéma développé avec l’accord de mars 1999, entre Renault et Nissan qui a conduit à l’Alliance. Ce qui nous est proposé ici  est ni plus ni moins qu’une ouverture du capital de Renault. A ce stade c’est une OPA, amicale, peut-être, mais qui traduit un affaiblissement dont nous savons pertinemment que l’issue certaine est la perte d’autonomie du plus faible. Cantonné à sa zone d’influence, le marché européen, le constructeur français pourra-t-il s’en sortir  et éviter cette fin annoncée ?   

En toute hypothèse nous assistons là à l’officialisation de la fin de l’Alliance. Compte tenu de ce qui précède la recomposition des participations croisées entre les deux constructeurs promet d’d’être rude.

Pendant  ce temps que fait l’Etat ?

L’ex-RNUR ne fait plus depuis longtemps la une des journaux. Une telle décision  aurait, il y a quelques lustres, drainé vers la place Jules Guesde, autrefois caisse de résonance de feue « la forteresse ouvrière », tous les médias du pays. Ce temps est révolu. Nous pouvons regretter cette époque, mais c’est ainsi. Ces vingt dernières années Renault s’est dissout dans une Alliance et a perdu son âme.

Contrairement à une légende tenace l’Etat français a laissé faire les différents PDG qui se sont succédé à la tête de la société depuis la nationalisation de 1945. De Pierre le Faucheux, le premier dirigeant à Jean Daniel Sénart l’actuel PDG tous ont eu carte blanche. Pour confirmer ce fait, sans remonter aux origines de l’entreprise, un retour sur l’alliance avec Nissan est suffisamment explicite. Si la gouvernance de Carlos Ghosn est aujourd’hui sujette, fort justement à moultes critiques, elle ne fut possible que grâce à l’incurie de son actionnaire de référence l’Etat français et des organismes de contrôle voire à l’absence de réaction des organisations syndicales.

L’intention prêtée au constructeur de Billancourt de scinder ses activités pour se concentrer vers le tout électrique et de filialiser ce qui serait la branche thermique devrait interpeller. La présentation qui nous est faite conduit à nous interroger sur les liens entre Renault et la Nation. Ce concept pouvait paraître surannée, il y a peu. La mondialisation dans laquelle baigne une Europe du marché, montre régulièrement ses limites et à contrario qu’un Etat ne doit pas se contenter des ses domaines régaliens. Pour répondre à la demande croissante en matière d’éducation, de santé, de sécurité les finances publiques doivent compter sur les ressources et donc les emplois apportés par une industrie forte. Or une fois de plus il est demandé à l’Etat de s’effacer.

Pour reprendre ce qui est écrit plus haut l’ex-Régie doit se diversifier dans des  technologies qu’elle a négligées. Mais il ne faut pas insulter l’avenir. Hier l’énergie nucléaire était honnie, aujourd’hui c’est le tour des énergies fossiles ; demain les énergies vertes ?  Que nous gardions un pied dans le thermique grâce à DACIA est une bonne idée. Le renouveau est dans un projet global. Ce dernier doit inclure des secteurs d’activités délaissés par Renault et qui font défauts  au pays. Le transport ne se limite pas à  la voiture individuelle dont l’usage est l’objet d’opprobre. La balance commerciale y gagnerait si la production de poids lourds, de bus voire de tracteurs revenait dans le giron du constructeur  hexagonal.

« Renault Group a fait le choix stratégique d’ancrer la production des principaux composants de la chaîne de la valeur de la mobilité électrique en France, ce qui illustre sa volonté de développer des activités de haute technologie sur des marchés à fort potentiel et de se positionner comme le leader de la voiture électrique en Europe » 

Pouvons nous accorder du crédit à ces belles paroles ? L’Entreprise est coutumière du fait On peut lui faire confiance  pour  endormir son monde. Un aspect non négligeable de cette opération est bien sûr l’hémorragie des emplois de 26 000 environ, selon des sources du constructeur pour les sites France, ils chuteraient à 10 00.

En premier lieu, une intervention des représentants de L’ÉTAT est plus que jamais nécessaire. Laisser faire les choses serait inadmissible et serait une caution apportée à une  politique mortifère. Ne serait-il pas souhaitable que la stratégie de l’Entreprise fasse l’objet d’un débat public ?

Si la confrontation n’a pas lieu, si la puissance publique et ses représentants la refusent et si les organisations syndicales ne prennent pas leurs responsabilités, que restera-t-il de Renault, sinon une banale sous-marque d’une holding internationale ?

Au-delà du sauvetage d’une entreprise emblématique, il serait temps que la France s’engage dans une véritable politique industrielle.

claude.patfoort@orange.fr

Boulogne Billancourt le 5 octobre 2022

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